Table des matières
- 1 Introduction
- 2 Approche méthodologique
- 3 Les plantes médicinales au Maroc : une convergence de la patrimonialisation et de la construction territoriale pour un développement inclusif ?
- 4 Le projet du territoire : à la convergence de la patrimonialisation des plantes médicinales et la construction territoriale au Maroc
Introduction
Les plantes médicinales sont utilisées dans les soins médicaux depuis des temps immémoriaux. De très nombreuses études ont été menées à l’échelle mondiale pour vérifier leur efficacité et certaines découvertes ont conduit à la production de médicaments à base de plantes. Les plantes médicinales représentent, également, une part importante dans le maintien de la biodiversité naturelle dans de nombreux pays du monde. Ces espèces apportent, ainsi, une contribution importante au traitement des problèmes de santé, aux économies locales, à l’intégrité culturelle et, en fin de compte, au bien-être des personnes, en particulier, celles appartenant aux couches fragiles et défavorisées, par exemple les personnes âgées, les enfants et les femmes.
Par ailleurs, le progrès de la médecine moderne ne s’est pas accompagné de réelles avancées dans la prospection des plantes médicinales. Ainsi, ces espèces restent confrontées devant de véritables défis d’identification, de reconnaissance, de documentation, de conservation et de mise valeur pour devenir un levier pour un projet de développement territorial. La valorisation de telle ressource patrimoniale bien identifiée pourrait, en effet, être une vraie opportunité pour les acteurs de ce type de développement.
Nous tentons, dans cet article, de répondre aux questions suivantes : les plantes médicinales peuvent-elles être l’objet d’un projet de développement territorial ? Comment une plante médicinale pourrait-elle acquérir le statut d’une ressource patrimoniale mobilisatrice de différents acteurs ? Comment et sous quelles conditions une telle ressource patrimoniale pourrait-elle contribuer à une construction territoriale pour un développement inclusif ?
Plantes médicinales : Plusieurs défis pour un projet de développement territorial.
L’évolution démographique dans le monde entier a mis les populations devant de nouvelles préoccupations pour répondre aux besoins quotidiens en médicaments. Cette situation aurait engendré, selon une estimation de l’Organisation Mondiale de la Santé, une augmentation de la demande en matière de plantes médicinales au rythme de 15 à 25 % par an. Au fil des ans, cette forte demande, ainsi que l’exploitation continue ont entraîné une raréfaction de nombreuses espèces de plantes au cours des 15 dernières années (FAO, 2003). La réduction de la pression sur les plantes médicinales serait ainsi un défi difficile tant pour les décideurs politiques que pour les professionnels.
L’utilisation des plantes médicinales à différentes fins thérapeutiques est bien ancrée dans le monde entier puisqu’elles sont considérées comme un patrimoine local d’importance mondiale (Kala, 2006). Dans une lignée d’idées, plusieurs auteurs ont soutenu ce point de vue dans le cadre de plusieurs études et recherches scientifiques. Dans le cadre d’une étude en Ethiopie, (Weldegerima, 2009) a mis en valeur l’importance de documenter les informations ethnopharmacologiques sur les plantes médicinales vu leurs importance en tant que moyen pour la préservation du patrimoine culturel local. D’autres auteurs considèrent les plantes médicinales comme une partie importante d’un patrimoine national qui ne devrait être mis à disposition qu’en échange d’une réelle compensation financière.
En effet, les plantes médicinales représentent des ressources matérielles transmises d’une génération à une autre, et utilisées pour des fins thérapeutiques, Boujrouf (2014) considère, dans ce sens, que la ressource patrimoniale comme « un objet matériel ou immatériel sélectionné, révélé et transmis par un collectif social et engagé dans un projet pour sa référence temporelle ».
Ainsi, ce lien étroit entre l’importance des plantes médicinales et la ressource patrimoniale de chaque pays ou territoire nous ramène impérativement à s’interroger d’abord sur une mise en valeur de cette ressource à travers une mobilisation des acteurs sur plusieurs niveaux (Boujrouf, 2014), et ensuite à la nécessité de conserver et documenter les savoirs développés. Autrement dit, il faut réaliser des inventaires de plantes à valeur thérapeutique, les documenter dans des études systémiques. Ces études peuvent avoir d’autres valeurs aussi pour la société en plus de la conservation des traditions et des connaissances, car ils peuvent aider à générer des revenus pour les communautés qui peuvent être considérées comme une motivation importante pour la conservation des espèces locales (Tabuti et al., 2002).
Par ailleurs, aborder le sujet de la médecine traditionnelle suppose la maîtrise de l’inventaire et des bienfaits des plantes médicinales en tant que produits de base et matières premières de la médecine traditionnelle, cela veut dire que ce domaine des plantes médicinales est soumis à un certain nombre de défis majeurs à travers son histoire, nous citons dans le cadre de notre analyse sa documentation, conservation et mise valeur qui étaient et qui restent toujours un domaine très émergent de la recherche scientifique. Dans ce sens, la considération de ces plantes en tant que patrimoine naturel ou ressource patrimoniale par les chercheurs ne se confirme pas par les décideurs et les organisations internationales afin de déclencher son processus de patrimonialisation qui suppose la mobilisation de plusieurs acteurs.
Toutefois, le savoir des plantes médicinales est transmis de génération en génération chez les populations rurales, sous forme d’un héritage familial oral, dominant en particulier chez les femmes âgées et illettrées. La documentation de ce patrimoine ancestral en voie d’érosion est plus qu’indispensable et sa perte serait irrémédiable pour l’humanité, si aucun effort n’est déployé pour sa transcription fidèle et urgente (Najem et al, 2016).
Dans cet article, nous soutenons l’idée que les plantes médicinales sont considérées comme étant une ressource patrimoniale et nous appelons les décideurs à concevoir un cadre réglementé protégeant ce patrimoine et inscrivant le processus de sa mise en valeur. Il est clair que l’Organisation Mondiale de la Santé soutient une médecine traditionnelle reposant sur des éléments scientifiques probants, mais vu les effets négatifs parfois remarqués de cette médecine ont obligé l’OMS de lancer les lignes directrices pour les bonnes pratiques de culture et de récolte des plantes médicinales. Cette décision constitue un premier pas important pour assurer la production de phyto-médicaments sans danger et de bonne qualité ainsi que des pratiques de culture écologiquement rationnelles et soucieuses des générations futures (OMS, 2004).
Pour répondre à la question de la conservation des plantes médicinales, nous avons mené une recherche documentaire qui nous a permis de constater que malgré l’existence de divers ensembles de recommandations pour la conservation et l’utilisation durable des plantes médicinales, seule une petite partie d’entre elles ont atteint une protection adéquate des ressources en plantes médicinales grâce à la conservation conventionnelle dans des réserves naturelles ou des jardins botaniques.
Ajouté à cela, la médecine traditionnelle est mise à l’épreuve par l’expansion de la médecine moderne (Addis et al, 2001) considérée comme la voie sécurisée d’un processus réglementé. Or, la médecine traditionnelle connaît à son tour un renouveau d’intérêt. Pendant des millénaires, les gens du monde entier se sont fait guérir grâce aux remèdes à base de plantes, transmis de génération en génération. En Afrique et en Asie, par exemple, 80 % de la population utilise encore des remèdes traditionnels pour les soins primaires. En pays développés, la médecine traditionnelle gagne rapidement en popularité. Selon les estimations, jusqu’à 80 % de la population y’en a déjà essayé une thérapie comme l’acupuncture ou l’homéopathie. Et une autre enquête a révélé que 74 % des étudiants en médecine américaine pensent que la médecine occidentale bénéficierait de l’intégration de thérapies et de pratiques traditionnelles ou alternatives (Shetty, 2010).
Notre sujet s’articule autour des plantes médicinales, mais nous ne pouvons pas toutefois échapper à aborder la question de la médecine traditionnelle, il est vrai que celle-ci n’utilise pas toujours des plantes médicinales mais ces dernières sont toujours utilisées dans la médecine traditionnelle. Le fort positionnement de la médecine traditionnelle impose, actuellement, à tous les acteurs de se demander sur le processus de mise en valeur des plantes médicinales pour devenir un vrai projet du territoire.
Quelle mise en valeur des plantes médicinales pour le développement territorial ?
Au-delà de la valeur patrimoniale des plantes médicinales, nous tentons de simplifier la compréhension et la signification centrale de ces produits à une ressource locale et naturelle brute utilisée à des fins thérapeutiques sans subir aucune transformation structurelle. Cette notion de transformation ne permet pas la qualification des plantes médicinales comme un produit de terroir constitué de matière première typiquement locale et spécifique seulement.
Mais, les produits du terroir ont connu une évolution importante dans le monde entier durant ces dernières années. Leurs processus de mise en valeur enregistrent d’importantes avancées qui permettront aux communautés territoriales de monter leurs projets locaux. Ces avancées concernent principalement les processus de labellisation et de commercialisation comme véritables axes de benchmarking pour que les plantes médicinales soient bien inventoriées et protégées.
Le développement territorial passe nécessairement par une mise en valeur des plantes médicinales afin de maximiser leurs bienfaits au profit des populations locales mondiales pour la mise en valeur des plantes médicinales. Une étude en Inde a traité le développement d’une approche participative pour promouvoir la culture des plantes médicinales et aromatiques en tant qu’outil de conservation de la biodiversité et d’amélioration des moyens de subsistance dans le district de Champawat de l’État d’Uttarakhand en Inde. Cette approche offre aux agriculteurs la possibilité d’acquérir de nouvelles compétences, des connaissances et de la confiance en soi, et de conserver la diversité des plantes médicinales dans leur habitat naturel (Prakash et al, 2016).
Dans le même sens, le Conservatoire botanique national des Pyrénées et de Midi-Pyrénées a déjà annoncé le lancement du projet Value PAM, dans 27 espaces naturels protégés, de valorisation des plantes médicinales et aromatiques en Espagne (Andalousie et Catalogne), au Portugal et en France. Ce projet vise l’amélioration de la gestion et la mise en valeur des plantes aromatiques et médicinales dans l’objectif d’une diversification économique et d’un développement durable des espaces naturels et des zones rurales.
Une étude menée en Inde dans les États du Kerala et du Tamil Nadu, montre que l’inclusion est l’un des mécanismes de partage des avantages tirés de l’exploitation des plantes sélectionnées. Ceci met également en évidence l’utilité du partage des avantages dans le maintien des traditions autochtones (en augmentant la perception de la valeur) par le biais d’options économiques. Aussi, cette étude met en valeur la notion de hiérarchiser les nombreuses espèces à l’aide d’indicateurs pertinents pour une mise en valeur des plantes médicinales (Suneetha et Chandrakanth, 2006).
Ces exemples montrent que le facteur économique constitue une motivation pour les acteurs afin de s’inscrire dans une telle démarche de mise en valeur. Quels seraient alors les parties prenantes qui peuvent être de réels acteurs responsables de la mise en valeur des plantes médicinales ? Est-ce les agriculteurs ? ou bien les populations locales ? ou bien encore les organismes publics et les entreprises privées ?
En effet, la gestion des plantes médicinales nécessite la compréhension des rôles de tout un chacun, les responsabilités respectives et les points de vue des différentes parties prenantes. Dans ce cadre, une étude, menée au district de Rasuwa au Népal basée sur des entretiens individuels et des discussions de groupe, a montré que les deux types d’acteurs majeurs identifiés sont la population locale et les organisations nationales. Ils ont convenu que les plantes médicinales sont récoltées pour une combinaison d’utilisations commerciales et personnelles (Poudel, 2011).
A notre avis, le premier responsable de la mise en valeur doit être l’acteur public parce qu’il constitue le vrai garant de la conformité des plantes médicinales aux normes internationales dont l’enjeu majeur est d’en minimiser les effets indésirables pour des fins thérapeutiques.
En ce qui concerne le processus de commercialisation, tout acteur commercial doit agir sous la tutelle de l’acteur public pour garantir la label « Produits -Plantes médicinales ».
La question de l’offre et de la demande est forte présente dans le domaine touristique à travers la commercialisation des destinations, des produits, etc. Le tourisme peut constituer, par conséquent, peut constituer un véritable vecteur de valorisation des plantes médicinales, comme il a toujours été un vecteur d’amélioration des conditions de vie dans plusieurs territoires ruraux, par la création des emplois et la richesse. Une étude menée à Bali en Indonésie et elle a montré, en effet, que la disponibilité des plantes médicinales dans la forêt des singes d’Ubud peut être utilisée comme attraction supplémentaire pour les visiteurs, et surtout comme visites éducatives pour les étudiants ainsi que pour le tourisme de santé et de bien-être (Wijana et Rahmawati, 2020).
Actuellement, la pandémie Covid-19 a transformé l’offre touristique, les touristes sont plus de nouvelles expériences touristiques surtout dans les espaces ouverts et cette expérience menée à Bali peut être une véritable perspective pour l’amélioration et le renforcement de l’offre touristique. Toutefois, la réussite de cette réflexion sera conditionnée par une fiabilité des produits et leur conformité aux normes réglementaires et sanitaires. Elle sera encore plus attractive pour les touristes nationaux qui partagent les mêmes habitudes et traditions avec la population du territoire mais que pour les touristes internationaux plus exigeants sur les normes thérapeutiques.
Le tourisme médical devient une nouvelle tendance des voyages dans le monde entier. Ce type de tourisme nécessite des infrastructures hospitalières associées aux offres hôtelières. Cette combinaison du service hôtelier aux soins médicaux répondant aux standards internationaux, mettra le développement des plantes médicinales via le tourisme face nouveaux défis, la nécessité d’aménagement d’espaces d’accueil et d’hébergement associés à une thérapie à base de plantes médicinales répondant aux normes sanitaires.
Ainsi, nous insistons dans le cadre de cet article, sur le rôle important que doivent jouer les acteurs publics pour déclencher une nouvelle approche basée sur le montage de projet à fort impact territorial basé sur la valorisation économique de la ressource patrimoniale, la mobilisation et l’implication de toutes les parties prenantes (agriculteurs, thérapeutes, organisations nationales et internationales, commerciaux, etc.) dans le processus de patrimonialisation. Cela pose directement ou indirectement le problème des conflits entre acteurs au niveau horizontal et vertical et incite à développer par conséquent un type approprié de partenariat et de gouvernance.
De tout ce qui précède, nous constatons que la mise valeur des plantes médicinales passe nécessairement par un processus de patrimonialisation lui permettant ainsi d’être un challenge pour le développement du territoire. De tel processus va renforcer surement l’émergence de l’identité de chaque territoire, appelée souvent, dans le jargon marketing, comme une marque du territoire en devenant un symbole attractif à d’autres activités économiques comme le tourisme qui a toujours confirmé sa capacité de transformation socio-économique et spatiale.
Approche méthodologique
L’objectif de cette recherche est de contribuer à l’effort global entrepris par les acteurs des plantes médicinales pour renforcer la visibilité de cette ressource patrimoniale à travers un processus de patrimonialisation.
Pour ce faire, nous avons mené une recherche documentaire approfondie impliquant différentes bases de données en ligne, livres et thèses afin d’obtenir, de rassembler et de synthétiser les informations disponibles sur divers aspects fondamentaux relatifs aux plantes médicinales dans le monde entier d’une façon générale et au Maroc en particulier, afin d’en faire sortir des recommandations permettant aux plantes médicinales d’être à la base d’un projet de développement territorial. Plusieurs recherches sur terrain ont été menées par nos équipes dans le cadre de trois projets scientifiques sur l’étude des terroirs1 -« Innovations autour de la Valorisation des ...continue.
Les plantes médicinales au Maroc : une convergence de la patrimonialisation et de la construction territoriale pour un développement inclusif ?
Le Maroc dispose d’une riche diversité biologique lui permettant de se positionner au niveau international sur la filière des plantes médicinales et aromatiques (PAM) (plus de 4200 espèces endémiques dont 600 espèces de PAM) et plusieurs produits sont dorénavant connus au niveau international en tant que produit spécifique du Maroc. L’exportation des PAM concerne les plantes cultivées, fraîches ou séchées (HCEFLCD, 2017). Les exportations du Maroc sont dominées essentiellement par le Romarin et Thym et l’Europe en constitue le principal marché consommateur (fig. 1).

Le secteur des PAM au Maroc bénéficie des atouts forts, à savoir le savoir-faire ancestral et l’évolution de la demande mondiale et surtout pharmaceutique. Malgré toutes ces évolutions, le secteur des PAM souffre encore de plusieurs contraintes liées principalement à la faiblesse des actions de formation des intervenants, la méconnaissance des capacités de production ainsi que l’insuffisance de coordination entre les instituts de recherches, les producteurs et les industriels (HCEFLCD, 2017).
Pour relever ces défis et structurer ce secteur afin de permettre la pérennisation et la préservation de la ressource, l’organisation de la filière a du connaitre une grande évolution en passant de la création de l’Association pour le Développement des Plantes Aromatiques et Médicinales du Maroc (ADPAMM) en 1995 jusqu’à la création d’une Agence Nationale des Plantes Médicinales et Aromatiques (ANPMA) en 2015 pour assurer la mission de la recherche scientifique, le développement et l’innovation dans le domaine des PMA , l’agence a développé une stratégie qui a pour objectif d’opérer le passage d’un secteur fournisseur de matières premières à un véritable secteur industriel modernisé.
Il est clair que l’organisation dans le cadre de cette agence constitue une forme d’organisation sociale pour regrouper les différents acteurs et intervenants dans la filière. En effet, la discussion autour des plantes médicinales nécessite un regard scientifique et en même temps patrimonial qui accompagne l’émergence de cette ressource. Ainsi, le déclenchement du processus de patrimonialisation de la ressource est souvent porté par des groupes de personnes qui cherchent à valoriser un intérêt particulier autour d’un sujet (Veschambre, 2007). C’est ainsi qu’une organisation sociale a pu voir le jour, représentée par les différents acteurs et parties prenantes soumis aux enjeux de valorisation à leurs échelles d’intervention (Bortolotto, 2017). Pour que ce processus prenne forme, il doit passerer nécessairement par une activation des ressources techniques, historiques et relationnelles. C’est justement autour de ces ressources que pourrait se faire une hybridation de nouvelles formes de savoir-faire en les intégrant dans le processus de patrimonialisation traditionnelle.
À ce stade, pouvons-nous considérer que la création de l’ANPMA comme un déclenchement du processus de patrimonialisation de la filière des PAM au Maroc ou comme un résultat ? Il est vrai que cette organisation s’est fixée une nouvelle stratégie de développement autour de l’innovation, de la recherche et de la professionnalisation à travers la création de référentiels autour des PAM et les prestations de quelques services qui s’en suivent. Autrement dit, elle se positionne sur une nouvelle forme de compétence et de savoir-faire. Ce nouveau positionnement crée de nouveaux jeux d’acteurs.
D’une part, l’ancrage territorial constitue un défi majeur à relever pour les plantes médicinales, et c’est dans ce sens que (Perrin, 2013) a conclu que la patrimonialisation des pratiques associées à la “médecine populaire” a permis à la Suisse de réaffirmer ses valeurs identitaires et ménager son image de soi sur le plan tant national qu’international. D’autre part, l’ANPMA ambitionne la pérennisation et la préservation de la ressource à travers des programmes de recherche visant la domestication et la mise en culture en assurant un soutien au « Plan Maroc Vert » et à la stratégie des Eaux et Forêts et aussi la définition des thèmes de recherche répondant aux préoccupations des industriels en soutenant le plan d’accélération industrielle/écosystème chimie verte. Cela veut dire qu’elle est appelée à concilier plusieurs programmes et plusieurs acteurs pour atteindre ses objectifs. Le rôle des acteurs publics pour la territorialisation de la ressource patrimoniale est primordial, et ceci est fortement soutenu par Landel (2013) : « La conjonction entre un projet de territoires et la coordination des financeurs extérieurs participe au processus de territorialisation de la ressource, sans que cet ancrage ne puisse être rendu exclusif » (p. 86).
Or, le Maroc depuis 2008 a engagé une politique de valorisation des produits de terroir en reconnaissant leurs spécificités et leur valeur patrimoniale (Boujrouf, 2014) dont on y trouve plusieurs produits basés sur les plantes médicinales. La politique engagée par l’ANPME vise-t-elle ainsi une valorisation de la ressource patrimoniale pour atteindre sa finalité territoriale ou bien l’industrialisation de cette ressource ? Dans ce sens, on pourrait soutenir l’idée que la valorisation des plantes médicinales dans la pharmacologie et l’industrie devrait se faire en respectant sa valeur intrinsèque, tout en assurant sa valorisation en tant que ressource patrimoniale pour atteindre sa finalité de développement local et territorial.

Le projet du territoire : à la convergence de la patrimonialisation des plantes médicinales et la construction territoriale au Maroc
Comme souvent dans les stratégies de montage des projets patrimoniaux, la patrimonialisation est généralement motivée par des enjeux économiques des acteurs en tentant d’élaborer un statut juridique de la technologie de collecte et de conservation de plantes médicinales, qui n’a guère changé historiquement. Ainsi, les « détenteurs de savoirs traditionnels » acquièrent de nouveaux droits socio-économiques pour leur commerce qui a fait ses preuves dans le monde. En conséquence, l’artisanat rural, le tourisme, la culture populaire locale ainsi qu’une réglementation pharmaceutique à grande échelle – deviennent de nouveaux challenges à relever pour revendiquer une activité locale légitime des plantes médicinales.
Dans ce sens, une série d’initiatives sont entreprises sur l’ensemble du territoire marocain visant le renforcement de capacités et l’organisation de la population locale utilisatrice de plantes médicinales au sein de coopératives forestières : la promotion de la certification Bio, l’institutionnalisation d’un partenariat entre l’administration forestière, les coopératives et les industriels PAM nationaux et internationaux (Nagga et Iharchine, 2016). Toutes ces mesures demeurent-elles suffisantes pour une intégration de ces coopératives dans la chaîne de valeur pour une durabilité des territoires de PAM ?
Il est important de constater que la pandémie Covid-19 a été vécue comme un événement déclencheur d’une pression vers de nouvelles tendances médicinales et surtout traditionnelle basée sur des plantes naturelles, cette nouvelle tendance mène à penser à la compétitivité des territoires et acteurs pour répondre à un déficit de médicaments réglementés. Dans cette même veine d’idée, d’autres auteurs expliquent que la compétitivité est liée à trois facteurs, d’abord la spécification qui permet la construction d’une ressources spécifique au territoire, ensuite la différenciation à travers la créations de produits présents sur de grandes régions mondiales, mais que certains territoires vont se différencier à partir d’organisations créées au niveau des territoires en menant , des innovations techniques ou organisationnelles, et en intégrant le paramètre de l’environnement basé sur la promotion des produits « bio » ou sur des labels portés généralement par les acteurs publics et auxquels les autres acteurs doivent s’y mettre.
Les tensions entre les praticiens de la médecine traditionnelle et de la médecine moderne ont monté d’un cran pour légitimer, chacun de son côté, des actions contre la Covid-19 surtout au moment crucial de son paroxysme Le recours massif des marocains aux quelques solutions traditionnelles, plantes et savoir-faire, pour le renforcement de l’immunité, de la voie respiratoire et de la chasse au virus, etc…était au début une solution presque général. Les réseaux sociaux ont été largement mobilisés au moment du 1er confinement pour véhiculer et transmettre les savoir-faire autour de l’utilisation de ces plantes médicinales.
Il est à rappeler que le Maroc est le 12ème exportateur mondial avec 52 000 T de plantes et 5 000 T des huiles essentielles. Ce positionnement améliore la visibilité du Royaume sur le plan international et lui permet d’acquérir une identité et une nouvelle image à travers une spécialisation dans plusieurs filières comme les caroubes, le romarin, le thym, l’huile d’argan, les huiles essentielles, la rose, mais on se demande toujours sur l’impact sur les populations d’origine ? À titre d’exemple, la filière du romarin fait bien partie des activités génératrices de revenus pour la population locale dans la partie orientale du Maroc, en adoptant une approche d’inclusion des coopératives regroupant la population usagère, dans la chaîne de valeurs et le développement des filières associées aux nappes de romarin (Naggar et Iharchine, 2016).
Cela veut dire qu’il est important d’introduire la filière des PAM dans des processus de patrimonialisation et de repositionnement pour une meilleure structuration de la ressource territoriale et patrimoniale, nous remarquons que le Maroc a franchis des pas géants dans ce domaine lui permettant de se positionner encore au niveau international. Nous soulignons dans le cadre de ce travail de recherche, l’importance d’évaluer l’impact de ce processus sur les populations d’origines. Au-delà de leur organisation dans le cadre de coopératives, comment peut-on concevoir un projet adéquat de territoire et sa gouvernance ?
Pour appuyer notre point de vue, nous citons l’exemple d’une expérience pilote en Chine qui témoigne de la pertinence du processus collectif de mobilité sociale, de spécialisation et de classification. Il s’agit d’une pharmacie spécialisée dans un hôpital de district local à Taibai, qui a pu bâtir son initiative sur la collecte des connaissances locales des « Taibai ». Sous l’encadrement des maîtres rituels taoïstes locaux, les cueilleurs des plantes ont bénéficié collectivement d’une légitimité scientifique réelle. Pourtant, la légalisation de leur travail dans des localités marginales soulève des questions sur les identités collectives des autochtones et la revitalisation de la culture populaire taoïste. Ce qui est particulièrement problématique, dans le discours sur un contexte communautaire supra-local, c’est bien les revendications des cueilleurs pour restaurer leur histoire culturelle ancienne située dans ce qu’ils prétendent être le centre de la culture taoïste chinoise ancienne (Springer, 2019).
En guise de conclusion, la filière P.A.M pourrait être un d’articulation entre le territoire spécifique et la ressource patrimoniale reconnue comme une valeur historique et sociale intrinsèque. Ainsi, le déclenchement du processus de patrimonialisation permet l’émergence de la ressource, son ré-ancrage territorial dans de nouvelle configuration et identité ainsi qu’une mobilisation autour d’un projet de départ vers une démarche de projet de territoire collectif porté éventuellement par des acteurs aussi bien locaux, que nationaux ou internationaux. Cette différence d’échelle nous rappelle la mondialisation qui impose souvent l’adaptation des acteurs pour permettre la création de nouvelles niches d’une façon bien particulière ou bien encore l’innovation de nouvelles configurations d’une façon générale.
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