Dans le monde de l’entrepreneuriat, un comportement n’est pas spécifique à une catégorie d’entrepreneurs de façon intrinsèque. Un comportement est avant tout le résultat d’un certain nombre de contraintes endogènes et exogènes auxquelles le sujet se trouve confronté. Cela signifie que le comportement peut changer, dans la mesure où les données de l’environnement changent aussi.
Dans son article intitulé : l’entrepreneur marocain et le financement du cycle d’exploitation, Mohamed Berrada (1986) distingue trois générations qui se dégagent depuis l’indépendance au Maroc. Les entrepreneurs de la première génération proviennent essentiellement de la bourgeoisie commerçante riche. Ces notables disposaient de ressources financières de départ ou de biens meubles et immeubles susceptibles d’être donnés à titre de garantie pour l’obtention de crédits importants. Cette génération d’entrepreneurs a bénéficié de la manne étatique (codes des investissements sectoriels), mais surtout de la politique protectionniste imposée au lendemain de l’indépendance.
Les entrepreneurs faisant partie de cette première génération n’avaient pas de problèmes financiers graves, bien qu’ils démarraient leurs activités avec un fonds de roulement négatif, le protectionnisme a donné lieu à la réalisation de profits importants permettant, de surcroît, la constitution d’un fonds de roulement. Les seuls problèmes qui leur faisaient obstacle étaient d’ordre technique.
À partir des années 1970, avec l’insertion des territoires dans les dynamiques de la mondialisation de l’économie, la concurrence intérieure s’est développée et a donné naissance à une nouvelle génération d’entrepreneurs, que Mohamed Berrada (1986) qualifie de « groupes financiers et industriels ». Cette sélection issue, selon l’auteur de la première génération poste-indépendante a su habilement utiliser les ressources disponibles dans une politique de diversification, tout en profitant des opportunités offertes par la politique de la marocanisation des secteurs agricoles et industriels intervenue en 1973 (Jaidi, 1992).
Les entrepreneurs de la troisième génération sont issus de la couche sociale et d’activités professionnelles diverses (ouvriers, cadres des administrations, ingénieurs, techniciens, etc.). Ces entrepreneurs sont, selon Mohamed Berrada (1986), caractérisés par un esprit de concurrence plus marqué que celui de la première génération. Cette catégorie représente la majorité des PME et PMI créées depuis les années 1970. Le comportement de ces entrepreneurs est qualifié par Mohamed Berrada (1986) de spécifique et s’éloigne des principes enseignés par les écoles classiques du management.
Nous pouvons affirmer sans aucun doute que cela fait plus de quatre décennies que le noyau dur d’une nouvelle génération d’entrepreneurs a émergé au Maroc. Le développement et l’apogée de cette génération sont fonction de plusieurs facteurs. Les mutations et les changements qui nous assaillent de toute part et à un rythme frénétique constituent sans doute l’un des facteurs essentiels qui ont favorisé l’aboutissement de ce qu’on peut qualifier de « troisième cycle de Kondratieff fondé sur les innovations ».
Ce numéro thématique de la Revue Internationale de Management, Entrepreneuriat & Communication (RIMEC) regroupe huit articles. Dans le premier article intitulé : Évolution néo-institutionnaliste et apogée du pouvoir agentiel : chroniques d’un entrepreneur innovant Khalid Benamara et Jamal El Achmit interrogent le concept de l’entrepreneur institutionnel comme source d’innovation managériale. Les entrepreneurs institutionnels initient des combinaisons nouvelles de facteurs de production. En termes de changement, la portée de leurs actions n’est pas dépourvue de risques inhérents aux barrières institutionnelles qu’ils doivent affronter pour établir leurs modèles économiques dans le champ organisationnel. Les travaux de recherche récents du champ néo-institutionnel (Emirbayer et Mische (1998) et Battilana et D’Aunno (2009)) précisent que la capacité d’action de l’entrepreneur institutionnel est un moteur du changement institutionnel. Cependant, comment l’entrepreneur institutionnel appréhende sa capacité d’action ?
Dans leur travail de recherche qui se structure en trois sections, Benamara et El Achmit considèrent que l’entrepreneur social se singularise non par le secteur d’activité dans lequel il exerce, mais par la façon dont il le fait (Boutillier, 2008, p. 56). C’est un acteur hybride « hybrid entrepreneur » (Haigh et al., 2015 ; Santos et al., 2015 ; Lee et al., 2012) au carrefour du commerce équitable et de la solidarité, centrés sur l’Humain, de l’économie de marché, centrée sur le profit pécuniaire et de l’environnement, centré sur le climat, la biodiversité, l’économie circulaire, la qualité de l’air, des eaux, des sols, etc. Il s’agit fondamentalement d’un agent de changement se référant à une philosophie sociale.
Dans le second article intitulé : Facteurs, dimensions et résultats de l’intégration de la chaine logistique : chroniques de littératures, Hanane Rochdi considère qu’au cours des trois dernières décennies, plusieurs mesures de l’intégration de la chaine logistique ont été étudiées dans la littérature en vue d’améliorer la performance de la supply chain. Les facteurs qui motivent l’intégration ainsi que ses dimensions ont été énormément étudiés dans les études existantes. Toutefois, un examen de ces documents montre peu de consensus sur les sources et dimensions de cette intégration et limite le développement d’une compréhension théorique claire et approfondie de l’intégration de la chaîne logistique (SCI).
En outre, si la plupart des travaux disponibles permettent de conclure en faveur d’une relation positive entre l’intégration de la chaine logistique et la performance globale de la supply chain, ils ne convergent pas, selon l’auteur, sur le type de performance qui peut être amélioré. L’objectif du travail de recherche de Rochdi est de présenter à travers une revue de littérature narrative un essai de classification et de synthèse des sources, dimensions et résultats de l’intégration de la chaine logistique.
Dans le troisième article intitulé : Enjeux et perspectives de la démarche RSE pour les tour-opérateurs : le cas du village de vacances Robinson club, station balnéaire d’Agadir (Maroc), Khalid Benamara et Mohamed Ait Nacer considèrent que le tourisme international fait partie, au même titre que les activités industrielles, d’un système de projection des besoins des pays développés. Autrement dit, ce secteur est planifié dans les pays émetteurs de touristes où les tour-opérateurs, véritables trusts capitalistes, contrôlent la demande touristique et influencent d’une façon décisive le choix du lieu de vacances.
Le tourisme au niveau de la région de Souss-Massa s’impose en tant que secteur pourvoyeur de devises nécessaires pour l’équilibre de la balance des paiements. Sa contribution au PIB régional est estimée 5,41% d’après les données fournies par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), générateur d’emplois directs pour son fonctionnement propre (le secteur d’hôtellerie, restauration et tourisme emploie directement 4.941 personnes en 2017, soit près de 38,62% du marché) et d’emplois indirects par ses liens sectoriels et sa profonde pénétration dans le secteur productif national.
La station touristique d’Agadir, qui fait également partie de l’aire de biosphère de l’arganier, a depuis toujours misé en matière de politique touristique sur la mise en valeur des seuls produits du littoral. La demande touristique internationale émanant du marché traditionnel de cette destination est le fait quasi exclusif de contrats conclus avec des tour-opérateurs européens, à haute technologie touristique, à l’image du groupe TUI. La croissance rapide de cette activité touristique a été à l’origine d’une pression exacerbée exercée sur les écosystèmes de cette destination. Ce constat semble évidemment profiter, selon les auteurs, aux tour-opérateurs au détriment de ceux qui survivent de cette activité et auxquels revient la préservation de ce fragile écosystème.
À l’heure où la lutte contre le réchauffement climatique revient sur la scène des débats sur l’environnement, Benamara et Ait Nacer interrogent le concept de la responsabilité sociale et environnementale, extrapolée cette fois-ci au champ des firmes touristiques multinationales. Il s’agit d’analyser la politique RSE du tour-opérateur TUI au niveau de la station balnéaire Agadir, à travers le cas de Robinson Club Agadir. Les auteurs souhaitent ainsi appréhender les apports économiques, sociaux et environnementaux de la démarche RSE initiée par ce VVT.
Cette étude du cas repose sur une démarche qualitative comprenant notamment une recherche in situ, des entretiens semi-directifs avec des personnes-ressources et une analyse documentaire à partir des sources disponibles au Conseil régional de tourisme de Souss-Massa (CRT-SM), à la Délégation régionale de tourisme (DRT) de la préfecture Agadir Ida Outanane ainsi qu’auprès des professionnels du secteur touristique.
Dans son article intitulé : La littérature de voyage à l’ère du numérique : réflexions critiques au service du tourisme post-COVID 19 : cas de la ville de Marrakech (Maroc), Widad Ouchen et Samir Bouzrara affirment que la COVID-19 a transformé notre rapport aux voyages, nos habitudes touristiques, de même que nos perceptions des espaces. Le récit de voyage en revanche a toujours permis de créer un imaginaire touristique des lieux et des objets culturels au fil des générations. Cette recherche a pour objectif d’étudier les interactions possibles entre la littérature viatique et le monde numérique dans la perspective de revaloriser une destination touristique après une période endémique. En d’autres termes, il s’agira de réfléchir sur comment ce genre littéraire peut interagir avec le monde numérique pour attirer les touristes après la crise sanitaire ? L’étude porte sur une description des différentes séquences d’un parcours touristique dans un contexte numérique. L’exemple étudié pour cet effet est la ville de Marrakech.
Les résultats issus de ce travail de recherche démontrent que la littérature de voyage peut contribuer à l’émergence d’un nouveau paradigme de tourisme post-COVID-19 s’inspirant d’un imaginaire touristique culturel et patrimonial de l’ailleurs. Pourtant, les résultats de l’analyse dénotent une méconnaissance de son utilité, de même qu’une sous-utilisation de cette ressource au niveau de la ville de Marrakech.
Dans leur article intitulé : L’expérience touristique à l’épreuve de la crise sanitaire de la COVID 19 : vers une résilience des destinations, Zineb Mzali et Loubna Belmourd affirment que les destinations touristiques ont connu des impacts majeurs à l’issue de la crise sanitaire de la COVID-19 en 2020. En conséquence, la chaîne de valeur de l’industrie touristique et de chaque destination a été ardemment impactée par les conséquences de la pandémie. De manière semblable, les entreprises touristiques ont subi d’innombrables effets au niveau de leur offre, leur business plan et leurs modes de gestion. Ce qui va engendrer une refonte de l’expérience qu’elles veulent offrir à leurs clients. Le but de cette recherche est d’aider les entreprises et les destinations à se poser les bonnes questions sur les différents types d’impacts engendrés par chaque dimension de l’expérience touristique. Ces acteurs sont incités à faire preuve d’innovation, d’ouverture au changement, d’agilité pour s’adapter aux nouvelles circonstances, mais surtout d’action, d’expérience, de satisfaction des visiteurs et de fidélisation qu’elles doivent susciter en mettant la réflexion au cœur des nouvelles dimensions de l’expérience touristique.
Dans leur article intitulé : Les réseaux sociaux : l’heure est à la reconquête de la confiance, Ilham Asserrar et Noureddine Aït Errays tentent d’aborder la confiance au sein des réseaux sociaux, en particulier : la nature de cette confiance, ses déterminants et son évolution dans le temps. La confiance est présentée d’abord comme « une variable multidimensionnelle », visant à maintenir des relations durables. Elle est présentée aussi comme « un concept dynamique » qui évolue dans le temps. Cette recherche décrit les résultats d’une étude empirique qui est basée sur une enquête utilisant un questionnaire auprès d’un échantillon de 26 utilisateurs de réseaux sociaux. Les résultats mettent en évidence le caractère incertain de la confiance dans les réseaux sociaux. En effet, le développement d’un climat de communication favorable pourrait servir, selon les auteurs, pour une meilleure instauration de la confiance. Les résultats démontrent qu’il convient d’accorder une attention particulière à la communication et au contact entre les individus rencontrés sur les mêmes réseaux. Si cette communication est présentée comme un élément de base, elle semble avoir un effet positif sur l’évolution de la confiance au sein des réseaux sociaux.
Dans leur article intitulé : Changement climatique et reconversion des territoires ruraux vers les activités touristiques : cas de la région de Souss-Massa (Maroc), Mustapha El Jarari et Brahim El Morchid explorent l’opportunité de développement que représente le tourisme rural pour certaines zones de la région de Souss-Massa, où le modèle économique basé sur l’agriculture devient de plus en plus inapproprié. Le changement climatique et la rareté des ressources hydriques y ont sensiblement réduit l’exercice de l’activité agricole.
La notion de ressource territoriale est mobilisée pour mieux appréhender l’émergence d’une activité touristique prometteuse. Il s’agit d’une véritable alternative qui met en valeur un potentiel économique prometteur dans la perspective de donner au territoire un nouvel élan. Cette trilogie « développement territorial-tourisme, développement durable » interpelle les auteurs pour tenter de comprendre la relation que devrait entretenir l’agriculture et le tourisme rural naissant. Les conclusions tirées de cette étude vont vers une perspective de complémentarité entre les deux activités en question dans un territoire de plus en plus vulnérable. Une telle complémentarité trouve son origine essentiellement dans les liens d’interdépendance et les effets d’entraînement qu’ils entretiennent mutuellement.