Un nouveau vocabulaire est apparu dans la sphère académique, c’est celui de l’entrepreneur innovant. Ainsi, bien que la littérature néo-institutionnaliste cherche à rendre compte de la stabilité des pratiques d’affaires dans un champ organisationnel donné, elle reste toutefois un cadre théorique qui s’est attaché à rendre compte des phénomènes d’innovation et de changement et de leurs effets (Mzaiz, 2018 ; Temple et Chiffoleau, 2017). Dans ce contexte, il convient de parler d’entrepreneur institutionnel pour faire référence à ces innovateurs au sens schumpétérien du terme : « dans la tradition schumpétérienne, l’entrepreneur n’est pas un preneur de risque, mais un innovateur. Il propose de nouveaux marchés, une nouvelle manière d’organiser la firme et/ou de nouveaux intrants capables de rendre leurs projets plus attractifs » (Schumpeter, 1934, p. 66 cité par Facchini, 2007, p. 31). L’entrepreneur se distingue alors des suiveurs et des dominés : « il a une capacité unique à combiner de nouvelles ressources. Il a les qualités d’un innovateur et se meut dans une atmosphère individualiste et rationaliste » (Schumpeter, 1926, p. 134, cité par Ebner, 2006, p. 504)1 »Still, regarding the actual implementation of ...continue.
Ces entrepreneurs institutionnels peuvent être soit des organisations ou un groupe d’organisations (DiMaggio et Zucker, 1988 ; Garud et al., 2002 ; Greenwood et al., 2002a ; Zerdani, 2015 ; Maguire et al., 2004, cité par Ramasawmy, 2014, p. 49), soit encore des individus ou des groupes d’individus (Maguire, et al., 2004 ; Battilana et D’Aunno, 2009 ; Fligstein, 1997 ; Delacour, 2007 cité par Ramasawmy, 2014, p. 49 ; Bourcieu et al., 2010 cité par Ramasawmy, 2014, p. 49). Nous citons à ce propos le travail de Steve Maguire, Cynthia Hardy and Thomas B. Lawrence, intitulé: Institutional Entrepreneurship as Embedded Agency: An Introduction to the Special Issue: « The term institutional entrepreneurship refers to the activities of actors who have an interest in particular institutional arrangements and who leverage resources to create new institutions or to transform existing ones » (2004, p. 657 cité r Garud et al., 2007, p. 957).
Les entrepreneurs institutionnels initient des combinaisons nouvelles de facteurs de production, telles que la délivrance d’un bien ou d’un service nouveau, l’introduction d’une méthode de production nouvelle, l’ouverture d’un débouché nouveau, la conquête d’une source nouvelle de matière première ou la réalisation d’une nouvelle organisation (Ronteau et al., 2012, p. 43). En termes de changement, la portée de leurs actions n’est pas dépourvue de risques inhérents aux barrières institutionnelles qu’ils doivent affronter pour établir leurs modèles économiques dans le champ organisationnel. Les travaux de recherche récents du champ néo-institutionnel, menée par Mustafa Emirbayer et Ann Mische (1998) dans leur article intitulé : What is Agency?, Julie Battilana et Thomas D’Aunno (2009) dans leur article intitulé : Institutional work and the paradox of embedded agency, et Patrick Pelletier (2010) dans son ouvrage intitulé : Le néo-institutionnalisme sociologique en tant qu’ancrage théorique à la compréhension des arrangements institutionnels liés aux pratiques de gouvernance, précisent que la capacité d’action de l’entrepreneur institutionnel est un moteur du changement institutionnel : « Selon les contraintes propres à chacun des champs, ces entrepreneurs créent, par le poids de leur prestige, des opportunités et construisent des coalitions. Ils formulent un problème, lequel devient un plaidoyer à l’action, un moteur de changement institutionnel » (p. 22). Cependant, comment l’entrepreneur institutionnel appréhende sa capacité d’action ?
L’appellation « entrepreneur institutionnel », en vogue ces dernières années, a été reprise et adoptée par Raghu Garud et Peter Karnoe (2003) dans leur article intitulé : Bricolage versus breakthrough: distributed and embedded agency in technology entrepreneurship, et Ted Baker et Reed Elliot Nelson (2005) dans leur article intitulé : Creating Something From Nothing: Resource Construction Through Entrepreneurial Bricolage. En effet, ces auteurs ont cherché à aborder cette question en mobilisant le concept de « bricolage », au sens de Claude Lévi-Strauss (1960) dans son ouvrage intitulé : La Pensée sauvage, pour rendre compte de la manière dont des entrepreneurs parviennent à tirer profit des opportunités qui se font jour au sein de champs organisationnels institutionnalisés.
De même, dans leur travail intitulé : Entrepreneuriat social et bricolage : perception d’entrepreneurs sociaux, Mariem Razgallah, Olfa Zeribi et Adnane Malaoui (2016) citent les propos de Baker et Nelson (2005) qui confirment que : « le bricolage implique le rejet des contraintes institutionnelles, et environnementales. Ainsi en bricolant, les entrepreneurs sociaux trouvent des solutions pour contrebalancer les contraintes relatives aux ressources, aux pratiques et normes existantes » (Razgallah et al., 2016, p. 17). De plus, Maria Laura Di Domenico, Helen Haugh et Paul Tracey (2010), stipulaient dans leur article intitulé : Social Bricolage: Theorizing Social Value Creation in Social Enterprises, que : « pour surmonter les limites, les entrepreneurs sociaux se débrouillent en combinant les ressources, qui sont à leur disposition, en s’adaptant au changement environnemental, ceci accélère et facilite la création de la valeur sociale. Le refus d’être contraint par les limites est un aspect indispensable pour une entreprise sociale » (Razgallah et al., 2016, p. 17).
Table des matières
La place de l’entrepreneur dans la littérature néo-institutionnelle
Dans son ouvrage intitulé : The theory of economic development, Joseph Aloïs Schumpeter (1934), considère que les discontinuités ouvrent des sentiers d’opportunités, de valeur nouvelle pour les industries, et de profits pour les entrepreneurs qui seront à même d’y répondre2 »Major discontinuities provide evidence that new ...continue. Dans une perspective néo-institutionnaliste, ces discontinuités apparaissent suite à des « secousses institutionnelles » – pour reprendre les termes de Sébastien Ronteau, Xavier Lesage et Nassef Hmimda dans leur article : Changement entrepreneurial et pouvoir agentiel de l’entrepreneur – qui remettent en question les règles communément admises au sein d’un champ organisationnel, au sens de Paul Joseph DiMaggio et Walter Woody Powell (1983) dans leur article : The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields.
Ces règles auxquelles se plient les organisations sont à la fois de nature cognitives, coercitives et normatives (Boitier et Rivière, 2011, p. 80). Elles permettent de définir les standards de pratiques admises au sein du champ organisationnel. Elles permettent également de préciser les acteurs qui le composent (Lawrence, 1999). En situation de changement institutionnel, les pratiques établies au sein d’un champ se retrouvent déstabilisées (Meyer, 1982 ; Meyer et al., 1990)3 »There have to be events that destabilize established ...continue et ces mêmes secousses marquent la fin d’une période d’inertie institutionnelle (White, 1992 ; Hoffman, 1999).

Ces secousses institutionnelles interviennent consécutivement à des crises sociales, des ruptures technologiques, une mutation de la concurrence, ou du fait d’un changement de réglementation (Greenwood et al., 2002b ; cités par Fünfschilling, 2014, p. 48)4 »Sudden shocks like technological disruptions, social ...continue. En conséquence, si nous croisons la perspective développée par Joseph Schumpeter et la perspective néo-institutionnelle, nous pouvons constater que les opportunités d’affaires résultent autant de l’incapacité du champ organisationnel que de la capacité des entrepreneurs à initier de nouveaux sentiers (Ronteau et al., 2012). Effectivement, les opportunités sont produites au travers d’un processus de construction sociale et ne peuvent exister en dehors de l’entrepreneur, envisagé comme l’acteur du changement induit par ces opportunités (Shackle, 1979 ; Baker et Nelson, 2005 ; cités par Lanciano, 2018, p. 102).
Le changement institutionnel fruit du pouvoir agentiel de l’entrepreneur ?
Par sa recherche d’options stratégiques, et malgré les pressions sociales qui s’exercent sur lui, l’entrepreneur a la capacité de prendre une position réfléchie à l’égard des pratiques externes institutionnalisées et peut envisager des modèles alternatifs pour faire avancer son projet (Beckert, 1999, p.786 ; cité par Almeida et Pessali, 2017, p. 304)5 »an institutional entrepreneur is a distinguished social ...continue. Une première solution a été proposée par Jens Beckert (1999) dans son article intitulé : Agency, entrepreneurs, and institutional change. The role of strategic choice and institutionalized practices in organizations, qui développe un modèle séquentiel de changement institutionnel endogène dans lequel deux types de situations se succèdent :
(1) les situations d’encastrement « embedness » fort où les agents sont fortement soumis aux pressions institutionnelles. Ils ne peuvent alors pas agir et doivent se conformer aux institutions en place ; (2) les situations de désencastrement « disembeddedness » ouu les pressions institutionnelles diminuent et où l’acteur regagne en capacité d’engagement stratégique (cité par Leca, 2008, p. 56 et Le Velly, 2007, p. 244).
Après ces situations de désencastrement, les agents sont re-encastrés « re embedded » dans les nouvelles institutions qui se substituent aux anciennes (Leca, 2008, p. 56). La portée de ce modèle semble devoir être relativisée et contextualisée en raison de l’hypothèse implicite forte qu’il fait selon laquelle l’acteur serait libre hors des institutions. La liberté de l’acteur se conçoit hors de toute forme de structure, c’est cette absence de structure qui rend la liberté possible.
Cette perspective se situe dans la lignée des travaux de recherche qui opposent individu et institutions au sens pluriel du terme. Nous passons alternativement de situations où l’agent est encastré dans des cadres institutionnels à des situations où il est libre dans ce que Beckert qualifie de « vide institutionnel ».
Depuis quelques années, les travaux néo-institutionnalistes cherchent à dépasser ce qui s’apparente à un « paradoxe de l’acteur encastré » (Holm, 19956 « paradox of the “embedded actor » (Holm, 1995). ; Seo et Creed, 2002 cité par Nieddu et al., 2012, p. 4) donnant ainsi naissance à une théorie de l’entrepreneuriat institutionnel (DiMaggio, 1991 ; Fligstein, 1997 ; Beckert, 1999 ; Lawrence, 1999 ; Dorado, 2005 ; Greenwood et Suddaby, 2006 ; Battilana et D’Aunno, 2009). En ce sens, les institutions peuvent échapper à une logique déterministe et sont capables de renouveler leurs règles grâce à des entrepreneurs institutionnels (Ronteau, 2012) qui profitent des changements institutionnels pour intégrer le champ organisationnel. Dans ces processus de mutation continue, les chercheurs reconnaissent aux entrepreneurs « un pouvoir agentiel » (Emirbayer et Mische, 1998 ; Delbridge and Edwards, 2007 ; Battilana and D’Aunno, 2009). Ce pouvoir agentiel peut se définir comme « le pouvoir d’un personnage détenant suffisamment de ressources pour générer des changements au niveau du champ organisationnel » (Pelletier Doisy, 2021, p. 53).
Dans sa thèse de doctorat intitulée : Les leviers de l’action de l’entrepreneur institutionnel : Le cas des micros et nanotechnologies et du pôle de Grenoble, Aurélie Delemarle (2007) met en évidence trois actions successives qui caractérisent le pouvoir agentiel. Il s’agit en premier lieu de stratégies d’acquisition de ressources. Selon Jens Beckert (1999), ces stratégies semblent davantage relever de manœuvres caractéristiques de la posture de « l’entrepreneur ». Il s’agit ensuite d’actions discursives et de stratégies de verrouillage destinées à maintenir les acteurs dans le processus de changement institutionnel.
La théorie entrepreneuriale du « bricolage »
La notion de bricolage a été mise en avant par Claude Lévi-Strauss dans son œuvre intitulé : La pensée sauvage :
Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les moyens du bord (…) la liberté de manœuvre, les éléments que collectionne et utilise le bricoleur sont précontraints (1962, p. 27-29).
Lévi-Strauss (1967) n’a pas proposé de définition spécifique du bricolage, et les chercheurs ont appliqué ses idées à un large éventail de phénomènes, sans converger vers une définition concise ou cohérente La notion de bricolage et reprise ensuite dans le contexte entrepreneurial par Ted Baker et Reed Elliot Nelson (2005) dans leur travail intitulé : Creating Something from Nothing : Resource Construction through Entrepreneurial Bricolage. Dans leur étude, Baker et Nelson (2005) ont parcouru l’ensemble de la littérature multidisciplinaire pour compléter les rares utilisations antérieures du bricolage dans les études d’organisation et ont élaboré une définition intégrative du bricolage qui consiste à se débrouiller en appliquant des combinaisons de ressources disponibles à de nouveaux problèmes et de nouvelles opportunités (p. 333)7 »During our study, we (…) developed an integrative ...continue. Bien que cette définition soit basée sur leur propres observations, elle incorpore également de nombreux éléments de réflexion. Elle intègre également de nombreuses idées issues de travaux antérieurs, résumées dans le tableau n° 1 ci-dessous, où les deux chercheurs fournissent également des illustrations des résultats positifs, neutres et négatifs du bricolage.
Tableau 1 : exemples de caractéristiques du bricolage dans diverses littératures
| Caractéristique de Lévi- Strauss (1967) | Exemples illustratifs |
| Ressources disponibles | – Mécanismes organisationnels existants, formes et » routines indésirables » utilisés comme ressources pour construire l’organisation de la plate-forme et ses structures constitutives (Ciborra, 1996 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)8 »Existing organizational mechanisms, forms and « junk ...continue.
– Les mythes sociaux et les fragments de mythes en tant que matériaux disponibles pour la construction de nouvelles idéologies (Chao, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)9 »Social myths and fragments of myths as materials at ...continue. – Les modèles, analogies, conventions, concepts (Campbell, 1969 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333) des principes institutionnels existants comme matériaux de bricolage économique et politique (Stark, 1996 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333 ; Lanzara, 1998 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)10 »The models, analogies, conventions, concepts » ...continue. – Matériaux disponibles « tels que le bois et les engins routiers », autres « ressources modestes » et diverses personnes « intégrées » fournissant des intrants pour le développement des éoliennes danoises (Garud et Karnoe, 2003 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)11 « Available materials « such as wood and lorry ...continue. – Les contacts des réseaux sociaux existants en tant que ressources pour la création d’entreprises technologiques (Baker et al., 2003 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)12 »Existing social network contacts as resources for ...continue. – Fragments constitutionnels et juridiques utilisés pour élaborer de nouvelles lois et constitutions (Hull, 1991 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333 ; Tushnet, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)13 »Constitutional and legal fragments used to construct ...continue. – Les compétences et les mécanismes d’adaptation acquis antérieurement constituent un répertoire pragmatique et limité pour faire face aux élèves et aux situations difficiles (Hatton, 1989 ; Hatton, 1995 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)14 »Previously learned skills and coping mechanisms as ...continue. – Éléments d’enregistrements musicaux antérieurs comme matériaux pour la création de musique hip-hop et éléments de la culture urbaine afro-américaine et latino actuelle pour la création d’une sous-culture de la jeunesse indienne à New York (Maira, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)15 »Elements of prior musical recordings as materials for ...continue. – Un complément commun et de longue date des gènes et de leurs composants en tant que matériaux de construction biologiques de base par lesquels les processus d’évolution créent de nouvelles fonctions et de nouvelles espèces (Jacob, 1977 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333 ; Duboule et Wilkins, 1998 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)16 »A longstanding and common complement of genes and gene ...continue. – Les institutions antérieures et existantes et les éléments des institutions défaillantes comme matériaux de construction pour les nouvelles institutions (Lanzara, 1998, p. 28 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333 ; Stark, 1996, p. 995 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)17 »Prior and existing institutions and elements of failed ...continue. – Fragments de systèmes d’information, composants, résultats de petites expériences utilisés comme éléments de systèmes complexes et multicouches ; systèmes construits sur les ruines et avec les ruines d’anciens systèmes (Lanzara, 1999, p. 346 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)18 »Information system fragments, components, results of ...continue. |
| Recombinaison des ressources à de nouvelles fins | – Les concepteurs de systèmes d’information assemblent quelques éléments pour en faire quelque chose, voient à quoi cela ressemble, jouent avec, vérifient si cela fonctionne, évaluent, modifient ou rejettent. Cette activité de bricolage n’est pas orientée vers une solution ou une configuration spécifique, car aucun d’entre eux ne sait à l’avance quelle sera la configuration finale (Lanzara, 1999, p. 337 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)19 »Information system designers paste together a few ...continue.
– La conciliation ingénieuse de mécanismes et de formes organisationnels existants, choisis par la direction en fonction de plans et d’interprétations subjectifs (bricolage) (Ciborra, 1996, p. 104 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)20 »The ingenious reconciliation of existing organizational ...continue. – Pour le développement de l’industrie danoise des éoliennes, de nombreuses ressources différentes ont été réutilisées, combinées et déployées par des constellations d’acteurs différents, l’ensemble du processus de bricolage soutenant et démontrant l’existence d’une agence distribuée plutôt qu’un esprit d’entreprise héroïque et individuel (Garud et Karnoe, 2003 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)21 « For the development of the Danish wind turbine ...continue. – L’évolution biologique fabrique une aile à partir d’une jambe ou une partie d’oreille à partir d’un morceau de mâchoire (…). Il s’agit toujours d’utiliser les mêmes éléments, de les ajuster, de les modifier ici ou là, d’arranger diverses combinaisons pour produire de nouveaux objets de plus en plus complexes. Il s’agit toujours de bricoler (Jacob, 1977, pp. 1164-1165 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333)22 »Biological evolution makes a wing from a leg or a part ...continue. |
| Se débrouiller | Illustrations positives :
– Dans une idéologie de l’ingénierie largement répandue, le bricolage est généralement associé aux solutions de second choix, à l’inadaptation, à l’imperfection, à l’inefficacité, à l’incomplétude, à la lenteur, mais en fait, dans de nombreuses situations de conception, c’est la seule chose que nous puissions raisonnablement faire lorsque nous sommes engagés dans l’action. Les résultats sont des artefacts hybrides, imparfaits et transitoires, qui n’ont peut-être pas l’air très élégants, qui présentent de nombreux bogues et lacunes, des frictions et des composants inutilisables, mais qui font leur travail et peuvent être améliorés (Lanzara, 1999, p. 347 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334)23 » In a broadly diffused engineering ideology bricolage ...continue. – Les avantages de l’organisation en plate-forme et les mécanismes de bricolage qui la rendent possible c’est l’ensemble des formes adoptées au fil du temps par l’organisation, ainsi que la rapidité et la friction du passage de l’une à l’autre (Ciborra, 1996, p. 114 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334)24 »The benefits of the platform organization and the ...continue. – Il s’avère que le « bricolage » évolutif a été étonnamment parcimonieux dans le choix des matériaux de construction de base, tout en étant immensément créatif dans le déploiement de ces produits génétiques dans la diversification évolutive des formes animales (Duboule et Wilkins, 1998, p. 55 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334)25 »Evolutionary bricolage has, it turns out, been ...continue. Illustrations négatives : – Dans le développement embryonnaire humain, un processus développé par bricolage, on estime qu’environ 50% de toutes les conceptions aboutissent à un avortement spontané. Cela révèle les imperfections d’un mécanisme qui est au cœur même de tout système vivant et qui s’est affiné au cours de millions d’années (Jacob, 1977, p. 1165 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334)26 »In human embryonic development, a process developed ...continue. – Les tentatives d’un chaman d’utiliser le bricolage en incorporant des éléments maoïstes, nationalistes chinois et chamaniques dans un rituel visant à aider une communauté à faire face à un résident dément se sont soldées par un échec et le rejet du chaman par la communauté (Chao, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334)27 »A shaman’s attempts to use bricolage by incorporating ...continue. |
Le bricolage entrepreneurial est un processus d’action qui se décompose en deux phases. La première phase est celle de l’accumulation de ressources sans objectif. L’entrepreneur récupère des choses sans savoir à quoi ni quand elles pourront servir, « le but n’est pas totalement absent : on pense qu’elles ont une valeur en tant que ressources, mais on ne sait pas laquelle, ce n’est pas un geste d’accumulation gratuit comme pourrait l’être celui d’une personne victime de trouble obsessionnels compulsifs » (Silberzahn, 2013 ; Ferhane et Afailal Triba, 2020, p. 81).
La deuxième phase est celle de l’utilisation de ressources précédemment accumulées pour résoudre un problème inattendu. C’est là que son utilisation confère une valeur à la ressource, valeur qui en outre est propre au bricoleur.
Les chercheurs en entrepreneuriat ont mobilisé la théorie entrepreneuriale du bricolage pour faire face à la rareté des ressources (Baker et Nelson, 2005 ; Garud et Karnoe, 2003 ; Johannisson et Olaison, 2007). Il s’agit d’un processus d’action en deux phases : (1) l’entrepreneur accumule des moyens sans poursuivre d’objectif précis (il ne sait pas encore à quoi les ressources ainsi récoltées vont concrètement servir), (2) puis il utilise ces ressources pour résoudre un problème inattendu. Ces ressources reçoivent alors une valeur liée au contexte (le problème à résoudre), et à l’entrepreneur (la manière dont il se débrouille avec ces moyens) (Jacquemin et al., 2014).

Conclusion
L’entrepreneur social se singularise non par le secteur d’activité dans lequel il exerce, mais par la façon dont il le fait (Boutillier, 2008, p. 56). C’est un acteur hybride « hybrid entrepreneur » (Haigh et al., 2015 ; Santos et al., 2015 ; Lee et al., 2012) au carrefour du commerce équitable et de la solidarité, centrés sur l’Humain, de l’économie de marché, centrée sur le profit pécuniaire et de l’environnement, centré sur le climat, la biodiversité, l’économie circulaire, la qualité de l’air, des eaux, des sols, etc. Il s’agit fondamentalement d’un agent de changement se référant à une philosophie sociale.
Le projet de l’entrepreneur social vise à concilier initiative privée et solidarité, esprit d’entreprise et volonté de rendre l’économie plus humaine, rentabilité et partage des richesses dans le secteur marchand, mais également dans le secteur public où les besoins sont considérables. Ce profil d’entrepreneur est apparu au cours des deux dernières décennies à partir d’exploration des liens entre entrepreneuriat et durabilité.
En contexte innovant, le succès du changement entrepreneurial repose à la fois sur le bricolage des actifs cachés que sur la fédération d’une coalition d’acteurs pour diffuser ces innovations. Selon un principe d’accumulation, les travaux de recherche qui ont constitué notre corpus d’analyse rendent compte il existe pour l’entrepreneur un faisceau de trajectoires individuelles, qui forme un kaléidoscope rendant compte des multiples trajectoires et opportunités émergentes.
References
| 1. | ↑ | »Still, regarding the actual implementation of innovations, entrepreneurs were said to be void of traditional relationships, yet oriented towards individualist rationalism in the carrying out of the entrepreneurial function » (Schumpeter, 1926, p. 134, cité par Ebner, 2006, p. 504). |
| 2. | ↑ | »Major discontinuities provide evidence that new opportunities have been discovered » (Schumpeter, 1934, p. 66). |
| 3. | ↑ | »There have to be events that destabilize established practices » (Poole et Van de Ven, 2004, p. 306). |
| 4. | ↑ | »Sudden shocks like technological disruptions, social upheaval, regulatory change or competitive discontinuities may disturb the field and its institutional setting by altering actor and power relationships, bringing in new ideas or a change in climate » (Fünfschilling, 2014, p. 48). |
| 5. | ↑ | »an institutional entrepreneur is a distinguished social type with the capability to take a reflective position towards institutionalized external practices and to envision alternative models of getting things done » (Almeida et Pessali, 2017, p. 304). |
| 6. | ↑ | « paradox of the “embedded actor » (Holm, 1995). |
| 7. | ↑ | »During our study, we (…) developed an integrative definition of bricolage as making do by applying combinations of the resources at hand to new problems and opportunities (Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 8. | ↑ | »Existing organizational mechanisms, forms and « junk routines« used as resources to construct the platform organization and its constituent structures » (Ciborra, 1996 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 9. | ↑ | »Social myths and fragments of myths as materials at hand for construction of new ideologies » (Chao, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 10. | ↑ | »The models, analogies, conventions, concepts » (Campbell, 1969 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333) « of existing institutional principles as the materials of economic and political bricolage » (Lanzara, 1998 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 11. | ↑ | « Available materials « such as wood and lorry gears« , other « modest resources« and miscellaneous « embedded« individuals providing inputs for development of Danish wind turbines » (Garud et Karnoe, 2003 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 12. | ↑ | »Existing social network contacts as resources for building technology businesses » (Baker et al., 2003 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 13. | ↑ | »Constitutional and legal fragments used to construct new laws and constitutions » (Hull, 1991 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333; Tushnet, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 14. | ↑ | »Previously learned skills and coping mechanisms as pragmatic and limited repertoire for dealing with challenging students and situations » (Hatton, 1989; Hatton, 1995 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 15. | ↑ | »Elements of prior musical recordings as materials for creating hip-hop music and elements of current African American and Latino urban culture for creating Indian youth subculture in New York » (Maira, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 16. | ↑ | »A longstanding and common complement of genes and gene components as the basic biological building materials through which evolutionary processes create new functions and species » (Jacob, 1977 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 17. | ↑ | »Prior and existing institutions and elements of failed institutions as the building materials for new institutions » (Lanzara, 1998, p. 28 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333; Stark, 1996, p. 995 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 18. | ↑ | »Information system fragments, components, results of small experiments used as elements of complex and multilayered systems; systems built on the ruins and with the ruins of old systems » (Lanzara, 1999, p. 346 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 19. | ↑ | »Information system designers paste together a few components into ‘something,’ see how it looks like, play with it, check if it works, evaluate, modify or reject. This bricolage activity is not directed to any specific solution or configuration in particular (…) because neither of them knows in advance what the final configuration is going to be » (Lanzara, 1999, p. 337 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 20. | ↑ | »The ingenious reconciliation of existing organizational mechanisms and forms, picked by management according to subjective plans and interpretations (bricolage) » (Ciborra, 1996, p. 104 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 21. | ↑ | « For the development of the Danish wind turbine industry, many different resources were reused, combined, and deployed by constellations of different players, with the entire bricolage process supporting and demonstrating distributed agency, rather than heroic individually driven entrepreneurship » (Garud et Karnoe, 2003 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 22. | ↑ | »Biological evolution makes a wing from a leg or a part of an ear from a piece of jaw (…). It is always a matter of using the same elements, of adjusting them, of altering here or there, of arranging various combinations to produce new objects of increasing complexity. It is always a matter of tinkering » (Jacob, 1977, pp. 1164-1165 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 333). |
| 23. | ↑ | » In a broadly diffused engineering ideology bricolage is usually associated with second-best solutions, maladaptation, imperfection, inefficiency, incompleteness, slowness, but as a matter of fact in many design situations it is the only thing that we can reasonably do when we are engaged in action. The outcomes of it are hybrid, imperfect, transient artifacts, which perhaps do not look very elegant, have lots of bugs and gaps, frictions and unusable components, but they do their job and can be improved » (Lanzara, 1999, p. 347 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334). |
| 24. | ↑ | »The benefits of the platform organization and the mechanisms of bricolage that make it possible: what should be appreciated, instead, is the whole sequence of forms adopted over time by the organization, and the speed and friction in shifting from one to the other » (Ciborra, 1996, p. 114 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334). |
| 25. | ↑ | »Evolutionary bricolage has, it turns out, been amazingly parsimonious in its choice of basic building materials while immensely creative in the deployment of these gene products in the evolutionary diversification of animal forms » (Duboule and Wilkins, 1998, p. 55 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334). |
| 26. | ↑ | »In human embryonic development, a process developed through bricolage, about 50 percent of all conceptions
are estimated to result in spontaneous abortion (…). This reveals the imperfections of a mechanism that is at the very core of any living system and has been refined over millions of years » (Jacob, 1977, p. 1165 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334). |
| 27. | ↑ | »A shaman’s attempts to use bricolage by incorporating Maoist, Chinese nationalist, and shamanic elements into a ritual to help a community deal with an insane resident resulted in failure and the community’s rejection of the shaman » (Chao, 1999 cité par Baker et Nelson, 2005, p. 334). |
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