En guise d’introduction : l’entreprise familiale au carrefour des sciences humaines et sociales
La narration, tantôt hagiographique et laudatrice sur le compte des entreprises familiales, tantôt appréhendées comme des organisations surannées et népotiques, se partage la littérature prégnante autour de ce sujet assurément complexe. Nonobstant, un fait statistique interpelle : les entreprises familiales constituent mondialement la trame de l’économie et le cœur de la finance au point qu’un magazine de veille recense des nouveautés et met en ligne des articles de vulgarisation pour faire connaître les mérites de l’entreprise familiale de par le monde1https://www.familybusinessmagazine.com/. Il y aurait au commencement un capitalisme familial qui aurait continument muté à travers les âges. Le libéralisme économique aurait une apparence polymorphe, mais peut-être, en dernière analyse, il ne serait que le dérivé de ce capitalisme familial dilué – comme le suggère le cas de vieille papeterie ardéchoise (voir le film Appartenances, Ganne et Pénard, 1996). Cette hypothèse mérite sans doute d’être plus amplement étudiée pour validation. Mais, au-delà des chiffres, ces entreprises émanent d’un fond anthropologique à savoir la centralité des liens familiaux et l’encastrement de l’ethos familial dans l’économie politique d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs.
Sous préjudice d’une appréhension plus rigoureuse, nous pourrions avancer que la science économique a mis en évidence la puissance du capitalisme familial dans l’économie-monde et avancé la justification de la rationalité instrumentale (modèle fin /moyens) comme horizon indépassable de toute activité économique. Laquelle est considérée comme étant portée à se muer en un Alpha et Omega de toute conduite humaine car « à mesure de son évolution, l’organisation économique tend à s’imposer comme un système quasi autonome qui attend et exige de l’individu un certain type de pratiques et de dispositions économiques : acquis et assimilé insensiblement à travers l’éducation implicite et explicite, l’esprit de calcul et de prévision tend ainsi à apparaître comme allant de soi parce que la rationalisation est l’atmosphère que l’on respire » (Bourdieu, 1977, p. 13). Dit de façon lapidaire et paraphrasant P. Bourdieu, le mode de production capitaliste (familial ou parafamilial) prétend à une rationalité universelle. Mais le sociologue, à tort nous semble-t-il comme en font foi les travaux de Max Weber, récuse les superstructures idéologiques (la religion par exemple comme étant un des freins à l’assimilation par les différents groupes sociaux des exigences capitalistes : « Ceux qui posent la question rituelle des obstacles culturels au développement économique, s’intéressent de façon exclusive, c’est-à-dire abstraite, à la rationalisation des conduites économiques et décrivent comme résistances, imputables au seul héritage culturel (ou pire à tel ou tel de ses aspects, l’Islam par exemple), tous les manquements au modèle abstrait de la « rationalité » telle que la définit la théorie économique : paradoxalement, la philosophie du développement économique qui réduit l’anthropologie à une dimension de l’économie conduit à ignorer les conditions économiques de l’adoption d’un comportement économique « rationnel » et attend de l’homme des sociétés précapitalistes qu’il commence par se convertir en homme « développé » pour pouvoir jouir des avantages économiques d’une économie « développée ». » (Bourdieu, 1977, p. 11). En cela, les contributions depuis le « Sud » sont principalement ici mises à l’honneur.
Les sciences de gestion s’emploient à discerner dans la plupart des cas les modes de gestion prégnants dans ces entreprises familiales (paternalistes ou néo-paternalistes) et s’intéressent particulièrement à l’innovation, caractéristique des entreprises familiales qui durent. Or, de quelles innovations est-il question et comment les différents concepts de « gouvernance », de « RSE » dont on attribue la paternité à l’Occident et autres artefacts barbares prennent corps dans des contextes où le mythos est plus solidement structurant que le logos… ?
Les ethnométhodologues sont plus à l’aise dans l’étude de l’activité économique comme une activité ordinaire qui participe de la vitalité des interactions sociales pénétrées d’un imaginaire populaire prêtant de façon ambivalente autant la puissance et le prestige qu’un caractère lugubre et malaisé à ces entreprises familiales.
L’anthropologue pointe pour sa part la culture de l’entreprise familiale au-delà de la seule « raison graphique » (Goody, 1979). Le concept de culture est entendu « un modèle de significations incarnées dans des symboles qui sont transmis à travers l’histoire, un système de conceptions héritées qui s’expriment symboliquement, et au moyen desquelles les hommes communiquent, perpétuent et développent leur connaissance de la vie et leurs attitudes devant elle » (Geertz, 1973, p. 21).
Nous faisons l’hypothèse que le milieu de travail n’échappe pas à la prévalence de la culture du grand nombre et que, non seulement elle rythme le procès de travail, mais pousse la direction à la prendre en compte à des fins de mobilisation de la main-d’œuvre dans le sens de la productivité maximale. De ce point de vue, l’entreprise est un indicateur intéressant du contact des cultures car « le travail est le lieu par excellence du conflit entre les impératifs de la rationalisation et les traditions culturelles » (Bourdieu, 1964).
Parce que tous les phénomènes sociologiques sont historiques, le sociologue peut être amené à déchiffrer, dans une perspective longitudinale, la question de la durabilité de ces entreprises par le prisme d’une sociologie des générations ; à savoir la façon dont ces entreprises se font et se défont à travers les générations, les logiques à l’œuvre dans le processus de leur laborieuse transmission, les politiques de recrutement prônées – ritualisées ou formalisées, les conditions de travail en leur sein, le climat social y régnant ou encore le bien-fondé des approches sociologiques en vue les étudier.
Bref, l’entreprise familiale, du fait même de son caractère hybride, interpelle toute la famille des sciences sociales et pose de véritables problèmes à la fois d’ordre épistémologique que de teneur méthodologique.
L’accès au terrain étant particulièrement laborieux, il questionne en filigrane les protocoles de recherche traditionnels (Labari, 2018) appelant la mise en en œuvre d’une méthodologie alternative plus innovante, tenant compte des spécificités sociétales et de l’évolution du monde des affaires de plus en plus numérisé (Labari, 2016). Les districts industriels chers à A. Marshall (2013) articulaient le territoire à des formes entrepreneuriales spécifiques, basées sur l’existence de modèles productifs locaux et marquées par la double influence d’une culture familiale et de structures communautaires. Les grappes industrielles attestaient de l’esprit de corps qui caractérise les coalitions familiales dans un environnement d’âpres concurrences entres groupes industriels – les grappes étant, par définition, ce qui lie et ce qui fédère (famille/tribu/clan/communauté…) le processus de la fondation de ces entreprises et de leur pérennité.
Au carrefour des sciences humaines et sociales, les entreprises familiales sont construites, du point de vue des sciences humaines et sociales, à la faveur de leur environnement global, de leur ancrage territorial, des différentes interactions avec les parties prenantes, de leurs stratégies de maintien face à la concurrence souvent générée par le processus de mondialisation, de la place de l’acteur syndical et cultuel (référent religieux) dans ces entités « discrètes ». Elles connaissent également moult temporalités interpellant sur le plan socio-anthropologique la transmission entre générations et les tenants et les aboutissants d’une dialectique fondatrice entre entreprise et famille qui les éloignerait du joug de la finance apatride en manque d’attaches et donc susceptible de se muer en ce que d’aucuns appellent le capitalisme paria. Passant d’un milieu autarcique à une configuration plus ouverte, la transmission de génération en génération de l’œuvre d’une vie patiemment et méthodiquement construite serait le baromètre des transformations qui affectent nos sociétés contemporaines. Engager une véritable sociologie des générations revient à identifier comment la société des affaires se reproduit et comment elle parvient à se reproduire sans heurts notables.
Ce numéro thématique se veut un éclairage maroco-marocain des diverses facettes des entreprises familiales et ce n’est là que justice rendue car ces organisations marchandes constituent un paramètre essentiel de la vie économique du pays ; même si, académiquement, l’enseignement dans le cursus universitaire de modules dédiés à cette question n’est pas chose consacrée en dehors de quelques acquis rudimentaires2A noter l’enseignement depuis l’année académique ...continue.
Il n’en demeure pas moins que l’une des entrées pour comprendre les transformations sociales réside dans l’institution familiale et les liens qui la fondent et la font perdurer ou pas. Il n’est pas étonnant pour un observateur avisé de relever une signalétique aussi parlante qu’intrigante : « Untel et ses frères », en guise d’appellation de l’entreprise, essentiellement la TPE, comme pour signifier qu’une entreprise se cantonne dans ses profondeurs familiales. Ceci dénote la particularité d’une forme d’entreprise encastrée dans ses profondeurs endogamiques qui appellent d’autres endogamies, notamment des alliances par mariage. Il n’est pas non plus étonnant que des collègues d’un laboratoire de recherche, en l’occurrence établis dans l’enceinte de la Faculté des Sciences juridiques, économiques et sociales de Marrakech, soient assurément représentés dans les contributions à ce numéro. Plus même, des doctorants et de fraîchement doctorés s’empressent de soumettre à discussion les résultats empiriques de leurs recherches. Tout cela augure, si besoin, de la bonne santé de cette thématique et de ses prolongements prometteurs.
Une fois n’est pas coutume, j’ai choisi d’ouvrir ce dossier par un entretien avec un connaisseur des entreprises familiales, qui a été socialisé très jeune dans le carcan familial à ce monde des affaires sous le magistère d’un père pieux et exigeant et d’une mère attentive au devenir de sa primogéniture. Cette prime socialisation a été décisive dans le cheminement intellectuel et l’itinéraire de formation de mon interlocuteur. Abdenbi Louitri, originaire de l’Anti-Atlas, a eu de la suite dans les idées. Il a eu la lucidité d’introduire un champ de recherche exclusivement dédié à l’entreprise familiale à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales, de l’université Cadi Ayyad. Il a fondé et dirigé en 2007 le groupe de recherche sur les entreprises familiales et les stratégies des organisations et, en son sein, il a formé une génération particulièrement mobilisée pour la compréhension de ces entités prégnantes dans l’économie internationale, structurant également le monde des affaires au Maroc. Dans cet entretien-échange, il rappelle comment il en est venu à se saisir de cet objet, à parler de son acuité et de la nécessaire contextualisation qui doit présider à la construction épistémologique et méthodologique de ces entreprises familiales.
La contribution de Hamza Nidaazzi et Hind Hourmatallah – « Le conservatisme culturel des entreprises familiales au Maroc : la pièce manquante du puzzle » –, est essentiellement analytique en ce qu’elle interroge le conservatisme culturel entendu comme la résistance au changement, la persistance des croyances traditionnelles et le maintien du statu quo, influençant les processus décisionnels, l’organisation et la posture stratégique des entreprises familiales. Les auteurs ont mené cette réflexion à l’aide des catégories de la sociologie générale (les théories du capital social, de l’identité sociale, de l’interactionnisme symbolique, du conflit et des ressources). Ils en arrivent à identifier, entre autres, la résistance au changement comme l’une des résultantes de ce conservatisme.
Avec son article « Le soubassement islamique du commandement dans les entreprises familiales. Un essai d’analyse anthropo-sociologique », le sociologue Hassan Majdi analyse la question du commandement dans les entreprises familiales en revenant aux fondamentaux de l’anthropologie sociale et culturelle appliquée aux structures sociales, familiales, voire mentales dans le contexte marocain. Préalable, selon lui, qui détermine le rapport au pouvoir, à l’autorité et partant à la gestion des entreprises familiales. L’éthique islamique ne bannit pas le capitalisme, à fortiori familial, comme l’avance Hassan Majdi, en sociologue des religions, s’appuyant en cela sur une abondante littérature sociologique. Il avance notamment l’assertion heuristique de distinguer le contrat de l’allégeance pour comprendre l’obéissance et la subordination prégnantes dans ces entreprises.
« Comprendre la résilience des entreprises familiales face aux crises : quel sens pour quelles stratégies d’improvisation ? » Telle est, sur un mode interrogatif, la contribution d’Oumaima Araban et Hind Hourmatallah. Fruit d’un travail empirique auprès de trois dirigeants d’entreprise dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie, les auteurs analysent les modes de résilience dans ces entreprises face à la crise et à l’inattendu. Les ripostes d’improvisation sont puisées dans cette culture d’entreprise où l’argument familial est déterminant et offre de puissantes valeurs. L’intérêt de l’article est de traquer le sens que confèrent les dirigeants des entreprises enquêtées à la crise et aux modalités de son dépassement.
Issu d’un travail de terrain dans la région du Souss, l’article de Mohamed El Omary – « La gouvernance des entreprises familiales dans le Souss marocain. Vers une compréhension des défis » – donne des indications précieuses sur la gouvernance des entreprises familiales. Il a identifié non seulement la difficulté de les définir compte tenu du flou juridique qui les caractérise, mais il expose, à l’aune de l’enquête qu’il a menée autour des modalités empiriques de la gouvernance dans vingt grandes entreprises familiales du Souss, leurs particularités saillantes et les défis auxquels elles ont à faire face. Pour ce faire, l’auteur s’appuie sur une grille assez large (le conseil d’administration et la performance du conseil, le mode de transmission et de gestion de la propriété, le niveau de transparence et le niveau de connaissance des principes de gouvernance d’entreprise).
Dans sa contribution « Le système patriarcal et la continuité des entreprises familiales », Hicham Kebabi tente d’instruire l’interrogation suivante : quelle influence le système patriarcal exerce-t-il sur la nature de la continuité des entreprises familiales ? S’appuyant sur les résultats d’une enquête empirique conduite auprès d’un échantillon de PME familiales situées dans l’espace urbain de la ville d’Agadir, il met à l’épreuve de son terrain deux principales hypothèses. La première interroge la relation entre la nature du lien familial et ses effets sur la constance des entreprises familiales. La seconde postule que la famille élargie est un obstacle au développement de ces structures socio-économiques. L’article s’efforce de construire sociologiquement l’objet « entreprise familiale » en faisant grand cas d’une abondante littérature alliant les concepts et les démarches sociologiques.
La contribution de Ouafa Leboterf et de Brahim Labari boucle cette livraison en développant une réflexion appelée à être davantage étayée, tant la problématique est de taille, à savoir l’antériorité des entreprises familiales dans les pratiques RSE. À la lumière du modèle paternaliste prégnant originellement dans ces entreprises, il n’est pas sans intérêt de verser cette hypothèse au débat en démêlant ce qui a trait à l’universel et ce qui tient du spécifique, en se focalisant sur le cas marocain. Une piste, somme toute, à défricher : une façon de rendre à l’entreprise familiale sa place dans la business history et concomitamment à déconstruire la doxa modernisante attribuant l’avènement de la RSE au terreau du capitalisme occidental. L’apport de ce numéro réside dans les interrogations que soulèvent les différentes contributions. Lesquelles ont trait à la place de l’entreprise familiale dans le processus entrepreneurial marocain, à la pertinence des concepts interrogés et au bien-fondé des enquêtes menées autant auprès des dirigeants que compte-tenu des changements initiés ici et là pour « moderniser » ces entités ou de puiser dans la tradition à la recherche d’un équilibre périlleux, mais salvateur.
References
| 1. | ↑ | https://www.familybusinessmagazine.com/ |
| 2. | ↑ | A noter l’enseignement depuis l’année académique 2014-2015 du module « Sociologie des entreprises familiales » au sein du département de sociologie de la Faculté des Lettres et des Sciences humaines d’Agadir. |
Références bibliographiques
Bourdieu P. (1977), Algérie 60, structures économiques et structures temporelles, Paris, Minuit.
Bourdieu P. (1964), Travail et travailleurs en Algérie, Paris, Mouton.
Ganne B. et Pénard J. P. (1996), Appartenances ou trente ans d’une vie d’entreprise, Film documentaire, Betacam 85 mn, CNRS, Autres Regards.
Geertz Cl. (1973), The interpretation of cultures, Paris, La Découverte, p. 21.
Goody J. (1979), La raison graphique, Paris, Minuit.
Labari B. (2016), « Les entreprises familiales dans le Souss : un objet d’étude à la lisière de la sociologie et des sciences de gestion », Revue Économie, Gestion et Société, Vol. 7, juin.
Labari B. (2018). « Le sociologue face à l’entreprise : de l’incompréhension à l’effraction », Revue Economia, n° 31, avril.
Marshall A. (2013), Industry and Trade, Londres, Cosimo Classics.