Table des matières
- 1 Introduction
- 2 La médina et ses espaces-places publiques
- 3 La pratique touristique de la médina
- 4 La fabrique des places publiques de la médina : réhabilitation et dynamique touristique
- 5 Place 9 avril et son jardin-parc de la Méndoubia
- 6 Analyse synthétique
- 7 La place et le jardin-parc : ce qu’en pensent les acteurs
- 8 Conclusion
Introduction
L’espace public s’inscrit dans la problématique de l’urbain et du public (Merlin et choay, 1988). Assimilé à un lieu d’échange et de partage, il assure des objectifs primaires (lien social, sécurité des usagers, etc.) et offre des d’opportunités pour l’installation de fonctions, notamment commerciales et « symboliques » (Jacobs, 1960). Pour les pouvoirs publics et les urbanistes, l’espace public semble avoir évolué à travers une démarche qui l’identifie plus en fonction de son passé historique, qu’en fonction de sa visibilité par le tourisme (Choplin et Gatin, 2010). Au Maroc, la mise à niveau urbaine des villes se présente comme une solution face aux problèmes socio-économiques. En dehors du modèle urbain traditionnel et colonial du 20e siècle, la ville marocaine s’est développée au gré des conjonctures sociales et politiques. Les études sur l’espace public, lieu de rencontre du spatial et du social restent rares et très peu exploitées (Karibi, 2019). Aujourd’hui, on s’accorde à dire que l’espace public doit être pensé en tant que « coproduction » ; aménagé de manière négociée avec la géographie, les usages économiques, les tracés produits par les usages préexistants et ferme par la simplicité, la rigueur et l’extrême visibilité de son dispositif (Delbaere, 2010).
L’importance de l’espace – place publique de la médina de Tanger et son intérêt pour le tourisme est un argument qui motive cette réflexion. Le rôle social des places publiques, les pratiques qui leur sont inhérentes et les représentations des usagers ajoutent à cette étude une dimension importante dans la recherche urbaine. La médina possède, certes, des places publiques mais sont-elles pour autant des espaces de sociabilité et de pratiques touristiques ? Répondre à cette question, c’est voir comment l’espace public historique s’inscrit-il dans une perspective de redynamisation et de mise à niveau des fonctions économiques, culturelles et touristiques et par conséquent sur son insertion dans une dynamique de développement local durable. À cet effet, trois types d’approches sont mobilisés : celle des composantes physiques des places publiques, celle des formes d’usage et de représentation et celle des pratiques touristiques. La réflexion concerne la médina et ses alentours immédiats et d’une manière plus concrète, le cas de la place historique 9 avril et son jardin-parc de la Méndoubia ; espaces qui se démarquent touristiquement tout en remplissant des missions d’accueillir autant la population locale que les visiteurs.
La médina et ses espaces-places publiques
La médina, tissu urbain traditionnel, se définit comme centre historique de Tanger. Elle se distingue par ses spécificités urbanistiques et architecturales et aussi par ses espaces – places publiques, aujourd’hui, héritage culturel de la ville. À Tanger, le développement touristique des places publiques est un objectif prioritaire de l’aménagement urbain. Un facteur d’amélioration du cadre de vie pour les populations résidentes et un moyen d’expression de l’identité.
Durant son histoire, la médina a connu le passage de plusieurs civilisations (phénicienne, romaine, islamique) ainsi qu’une présence, à partir du IXème siècle, des idrissides, almoravides, almohades et mérinides. Elle fût soumise à la domination portugaise et espagnole avant de tomber aux mains des anglais en 1662 et de revenir à la souveraineté marocaine sous le règne du sultan Moulay Ismail en 1684. Sous le règne de Sidi Mohamed Ben Abdallah (1757- 1780), Tanger renforce son rôle militaire, diplomatique et commercial et a connu, depuis, un développement urbain considérable dont les principales composantes : les fortifications d’origine portugaise et alaouite (murailles, bastions et portes), les quartiers Kasba, Dar Al-Baroud, Jnan Kaptan, Oued Aherdan et Bni Idder. Monuments et places publiques, revêtant un intérêt historique et architectural, y sont nombreux : églises, synagogues, mosquées, zaouias, bains publics, consulats, foundouks, place du Méchouar, place du Tabor espagnol, place Souk Dakhel, place Sékaya Jdida etc. La médina forme un espace où se juxtaposent les fonctions résidentielles, économiques, sociales et culturelles. Monuments et places historiques font l’identité multiculturelle de la médina et symbolisent une cohabitation de nationalités et de religions différentes. Vers la fin du 19e siècle, la médina présentait d’importantes interventions architecturales de styles européen tant dans la transformation de certaines de ses rues que dans la construction de bâtiments modernes (Nieto et El Idrissi, 2009).
Le prestige symbolique de la médina s’est nourri de son histoire et de sa situation géographique exceptionnelle. Il résulte aussi de l’imaginaire littéraire et artistique enraciné dans la mémoire tangéroise par des écrivains et artistes célèbres ayant visité la ville ou qui y sont installés définitivement (Paul Bowles, Eugène Delacroix, Henri Matisse, Mohamed Choukri, Jean Genet, fuentess, Harris, etc.). Au fil du temps, la cité du détroit a fini par se forger une réputation mythique de ville cosmopolite avec une belle médina, un style architectural hybride et une touche socioéconomique occidentale ce qui offre au tourisme un cadre où l’exotisme a quelque chose d’attrayant et de rassurant à la fois (Hilali, 2009). Sous la pression démographique de la fin du 19e siècle, la médina déborde les murailles pour s’étendre, dans un premier temps vers la rue d’Italie, puis respectivement vers Marchane, Hasnouna, Bouarakia, M’Sallah, Rue de Fès, California, boulevard Pasteur sans oublier la zone portuaire et le front de mer (ex avenue d’Espagne), qui sont l’héritage de ce que fut le lieu du pouvoir colonial. L’extension urbaine de la première moitié du 20e siècle (nouvelle ville coloniale) constituait une ville hygiénique et moderne qui incarne l’idéal de l’urbanisme progressiste issu de la culture européenne (Nieto et El Idrissi, 2009).
Pour la médina, la place publique renvoie aux lieux de marché, aux portes, et aux mosquées ; espaces d’assemblée et d’échange des communautés (fig. 1, 2, 3, 4, 5). De caractère historique, la place est porteuse de valeurs sociales et culturelles, crée un attachement à un lieu, compose l’image de la médina et contribue à son attractivité. La place publique est réputée favoriser le réapprentissage du « vivre ensemble ». Une dynamique d’embellissement accompagne actuellement, les efforts de réhabilitation des différentes places, dans le but de révéler ou de consolider leur intérêt et utilité touristique.




La pratique touristique de la médina
La particularité du tourisme en médina est qu’il se pratique essentiellement dans les espaces publics : rues, places, terrasses de cafés, etc., ce qui correspond à une pratique de déambulation, dont le plaisir et l’intérêt tiennent autant aux intentions des visiteurs qu’à la qualité des lieux pratiqués ; visite des monuments à haute valeur patrimoniale associée au désir de profiter de l’ambiance-animation offerte par les espaces publics. La pratique touristique de la place publique historique relie le touriste et le lieu. Elle consiste en ce que l’individu fait et au sens qu’il donne à ce qu’il fait (Cuveliez, 1998). Les itinéraires suivis par les touristes montrent qu’il s’agit d’une consommation duale de la médina qui se traduit par un comportement touristique dont l’intérêt est porté à l’histoire et à la culture. Et un comportement de consommation liée à l’offre commerciale proposée au touriste (shopping-bazards, restaurants ou d’autres loisirs, comme le cinéma ou la musique par exemple (café de la place du Méchouar). Les différentes places sont des étapes incontournables des parcours de découverte tout au long de la journée. Elles font, de plus en plus, objet de visite nocturne grâce à l’installation de projecteurs et luminaires. Leur visibilité est renforcée par des plaques interprétatives et des panneaux touristiques signalétiques.
Dans un contexte où le tourisme est posé comme une priorité, l’espace historique public prend un statut de vitrine chargée de diffuser auprès des touristes l’image d’une ville moderne soucieuse de préserver ses traditions. Ainsi, à travers le réaménagement des espaces publics, les acteurs institutionnels associent des représentations spatiales se référant à la modernité (ouverture et lisibilité de l’espace par un travail de perspective, de propreté et de sécurité) à des représentations faisant référence au registre de la tradition (réhabilitation des monuments et organisation de festivités folkloriques).
La fabrique des places publiques de la médina : réhabilitation et dynamique touristique
À travers son évolution dans le temps, le rôle de la place publique de la médina a donné naissance à des morphologies fonctionnelles différentes. Les places n’ont cessé de se modifier, s’appropriant d’héritage ancien, réinterprété par les nécessités urbaines d’époques successives. Actuellement, ces places traduisent les nouvelles conceptions urbanistiques (durabilité et écologie). Elles sont recherchées aussi bien par les habitants que par les visiteurs, parce qu’elles sont essentielles dans ce qu’ils représentent, dans ce qu’elles permettent comme usages et dans ce qu’elles insufflent comme pratiques (Kettaf, 2013). Ces espaces s’inscrivent dans une dynamique de pratiques touristiques. Restructurées pour le tourisme, elles s’associent aux thèmes de l’hygiène, de l’ordre, de la fonctionnalité et de l’ouverture, cherchant à rompre avec des appropriations spatiales perçues comme incompatibles avec la stratégie nationale du développement durable (Choplin et Gatin, 2010).
La place Souk Dakhel, à l’origine forum romain puis marché en plein air, est un carrefour animé de ruelles commerçantes. Elle a connu quelques changements (bureaux de change, magasins de prêt-à-porter, bazars, etc.), mais demeure un lieu de prédilection pour les intellectuels et les artistes aussi bien marocains qu’étrangers qui fréquentent ses cafés historiques (Postes, Fuentès, Tingis et Central). Les marchés traditionnels en plein air tels ceux de Sékaya Jdida, et rue d’Italie où sont vendu denrées, fruits, légumes et produits de terroir, constituent des points touristiques incontournables ; des lieux de vie, où odeurs et saveurs s’entrecroisent et où l’animation des marchands est un vrai spectacle. La Terrasse touristique Bab L’Bhar, ouverte sur la mer en 1920, vient d’être liée au bastion Dar Baroude par un chemin adossé au rempart. La terrasse Borj Hajoui (espace actuellement dédié à la musique andalouse et aux arts plastiques) et la place Dar Dbagh avec son souk / produits de terroir et son esplanade/boutiques de souvenirs, sont des lieux de détente pour les habitants qui s’y rendent en priorité dans le but de s’aérer. Les touristes les fréquentent pour leur intérêt historique. La place du Méchouar (ancienne place d’arme et des grandes cérémonies officielles) et celle du Tabour espagnol (Borj N’Am – musée Ibn Batouta) sont réaménagées pour servir d’espace d’animation. La place Bab l’Marsa, ancien parking, abrite aujourd’hui des espaces verts, des espaces de promenades et d’activités culturelles, touristiques et festives (espace musée/Dar Baroud, galerie d’exposition/Ancienne douane, etc.). L’embellissement paysager des falaises donnant à la corniche de Merkala et au port ainsi que la création des espaces verts et allées piétonnes visent à valoriser le patrimoine de la médina pour qu’elle retrouve un attrait en matière de tourisme.
Le projet de réaménagement de la place historique Bab l’Marssa et celui de l’ancienne gare ferroviaire (Rechaussent) a créé de nouvelles places de proximité où loisirs et détente se rencontrent dans une harmonie avec la médina, la nature et la mer. Une nouvelle manière d’humaniser les espaces vides et de s’assurer de l’appropriation par les usagers (habitants, touristes). La création d’un espace de commerce et d’artisanat adossé la mosquée du port (réalisés dans le cadre de lutte contre le commerce ambulant destiné aux touristes), relève du choix d’aménagement et de de développement intégré des activités socio-économiques de la médina. Ce projet et les autres cités plus haut, sont réalisés dans le cadre du programme de réhabilitation et de valorisation de l’ancienne médina de Tanger (2019-2024), en particulier le volet relatif au renforcement de l’attractivité touristique et économique.
La place Marchane, sortes de camp militaire – jardin à l’origine puis terrain de foot (1946), est aujourd’hui un espace écologique de loisirs et de récréation, fréquenté par des mères de famille originaires de la médina et des quartiers de proximités, qui s’y rendent pour s’y détendre avec leurs enfants. Un lieu de rencontre des groupes de jeunes qui y discutent, prennent rendez-vous et une étape de visite de ville pour les touristes qui s’y arrêtent pour admirer la beauté architecturale des anciens bâtiments de style européen, pour visiter les tombeaux phéniciens ou pour déguster un thé à la menthe sur les terrasses des cafés de la place.
La dynamique des espaces-places publics de la médina s’inscrit dans un processus évolutif du point de vue aménagement-réhabilitation et changement de fonction. Dans leur majorité, ils sont passés par des réhabilitations jusqu’à leur utilisation actuelle. Ils s’adaptent aux contraintes des évolutions de la vie urbaine, tout en jouant pleinement leur rôle social, culturel et économique.
Place 9 avril et son jardin-parc de la Méndoubia
La place publique 9 avril et le jardin de la Méndoubia sont des lieux uniques de par leur entité physique et la nature des activités qui s’y rapportent. À travers leur étude, nous avons cherché à comprendre ce que les deux espaces provoquent comme pratiques par les usagers et comment ils sont vécus, pratiqués, par qui, à quel moment et comment.
Pour décrire et caractériser le rapport aux lieux, nous avons eu recours à l’observation et aux rencontres avec des guides touristiques, commerçants de la place, propriétaires et employés de cafés et restaurants. Nous nous sommes appuyés sur un ensemble de thématiques qui concernent l’ambiance, l’attractivité, la qualité environnementale, le mobilier, l’éclairage, l’embellissement, l’hygiène, la sécurité, le tourisme, les loisirs, l’animation, les pratiques des lieux, etc. Les observations et informations recueillies à propos de la place 9 avril et du jardin–parc la Méndoubia sont interprétées et analysées ci-après et ce dans le but de définir les caractéristiques spatiales qui favorisent la pratique de ces deux espaces.
– La place 9 avril
À l’origine souk traditionnel connu chez les tangérois par « Souk Berra », la place porte officiellement et depuis quelques années le nom de 9 avril, en référence à la célèbre visite en 1947 du Roi Mohammed V à Tanger. La place a connu une grande dynamique au début des années 1920, quand l’administration internationale a décidé d’y installer le marché municipal de la ville. Cette place a été témoin de la construction de plusieurs monuments historiques dont la mosquée Sidi Bouabid (1917) avec son minaret en faïences polychromes, la Mendoubia, qui fut au début du 20e siècle, le siège de la légation d’Allemagne où l’empereur Guillaume II effectua une brève visite (1905) pour recevoir les membres des délégations officielles à Tanger. Le cinéma Rif (1937) qui abrite depuis 2006 les locaux de la cinémathèque de Tanger et un café fréquenté par la jeunesse. Les façades des immeubles arts déco, la manière dont elles sont architecturées et organisées, les arcs en fer à cheval des portes, le minaret, etc., contribuent de façon fondamentale à l’ambiance esthétique de la place traversée par la population de la médina et les visiteurs tout au long de la journée.

– Le jardin – parc de la Méndoubia
Le jardin de la Méndoubiya tient son nom du bâtiment qui a été créé pour abriter les bureaux de la résidence du Méndoub (représentant du sultan à l’époque où Tanger était zone internationale). Le bâtiment a servi en 1941comme siège au consulat allemand. Actuellement, on y trouve un tribunal de commerce, un amphithéâtre pour les spectacles artistiques et un musée qui raconte la visite royale de Mohamed V à Tanger. Une variété d’arbres renforce la verdure du jardin gazonné (calyptus, figuier dragonnier, palmiers …) où l’on vient chercher ombre et fraîcheur surtout l’été. Le jardin- parc englobe les cimetières islamique et chrétien dont certaines tombes et stèles sont encore visibles.
– La place 9 avril : équipements, activités, usagers, et pratiques de la place
La place est mise en scène à travers un ensemble d’équipements qui assure sécurité, propreté et attractivité. Ces équipements sont en train de faire passer cet espace public d’une image négative relative à l’insalubrité et l’anarchie, à des connotations positives liées aux registres de la propreté et de la sécurité pour éviter les appropriations non souhaitables sur la place (mendicité, prostitution vente de cannabis, etc.).

Analyse synthétique
Les caractéristiques physiques de la place expriment le degré de la qualité d’usage en ce qui concerne :
- la protection des usagers : aménagement sécurisant, mais le manque de trottoir dans certaines parties des abords met le piéton en danger, en plus des bruits, poussières, présence de sans-abris et mendiants, etc. ;
- le confort : accessibilité facile, variété des bancs, avec toutefois, un manque d’un espace – Taxi, etc. ;
- le plaisir des usagers : possibilité de passer du temps sur la place à n’importe quel moment de la journée, beauté des bâtiments etc.
Le marché municipal de la place 9 avril et celui en plein air, situé juste derrière la mosquée Bouabid, sont fréquentés par les habitants de la médina et quartiers de proximité et d’un degré moindre par les habitants du reste de la ville et les visiteurs étrangers. La place 9 avril est fréquentée tout au long de la semaine avec une fréquentation augmentée pendant le weekend, les jours de fête ou de festivals et les soirées du mois de Ramadan. Parmi les usagers, une majorité d’habitant de la médina et des quartiers voisins en particuliers des femmes accompagnées par leurs enfants qui en profite pour jouer dans le jardin et autour de la fontaine. Les visiteurs marocains et étrangers qui y marquent une pause après shoping ou visite de la médina. L’occupation de la place commence assez tôt le matin surtout pendant la période estivale. La fréquentation s’intensifie à partir de l’après-midi pour diminuer à la tombée de la nuit et être cédée aux jeunes délinquants et aux sans-abris.
Les gens s’installent sur les bancs pour chercher le voisinage, comme ils peuvent s’asseoir sur les bords de la fontaine ou directement sur le gazon du jardin du rond-point. Beaucoup s’y arrêtent pour prendre des photos souvenirs, pour admirer les monuments, pour prendre un café, faire des achats ou pour se restaurer. La place est occupée presque occasionnellement par des vendeurs de chinoiserie et d’objets d’artisanat, de cireurs, sans-abris, mendiants etc., malgré les efforts déployés par les autorités pour les chasser de la place.
Les cafés sont fréquentés par ordre décroissant par des commerçants et vendeurs de la place, habitants de la médina et des quartiers voisins, tangérois des autres quartiers, visiteurs marocains et touristes étrangers. Il s’agit de groupes d’amis, individuels, couples, familles. Ils y viennent pour bavarder, regarder des matchs de foot, prendre un petit déjeuner, jouer aux cartes ou au jeu de dominos très populaire à Tanger. Le thé à la menthe est le plus consommé, suivi de café noir, café au lait, divers jus (en particulier celui d’orange), limonade (l’été et journées chaudes) qui sont servis dans tous les cafés et crémeries. Les clients apportent avec eux croissant, petits pains, Harcha (galette de semoule), rghayef (crêpe feuilletée), cacahuètes, etc., comme ils peuvent aussi les acheter directement des vendeurs ambulants. Les habitants de proximité y passent le plus de temps, suivent les visiteurs, puis les commerçants et vendeurs de la place. La fréquentation est limitée le matin (entre 7h et 10h – petit déjeunée à la marocaine), moyenne entre 10h00 et 15h00, importante l’après-midi jusqu’à 20h. Après, le café est occupé surtout par les gens des quartiers avoisinants.
La clientèle des restaurants populaires est constituée d’« habituels » représentés en majorité par les employés des commerces de la place et des quartiers voisins. Ceux-ci consomment des plats populaires à bas prix (soupe de fève, lentilles, etc.). Les « occasionnels » ; visiteurs marocains suivis par les touristes étrangers qui préfèrent poissons, salades, Tajines, ou couscous. Ces mêmes restaurants proposent un petit déjeuné à la marocaine. Cafés et restaurants de la place offrent une ambiance chaleureuse. Mais, le comportement indésirable de la part de certains mendiants, vendeurs de souvenirs ou de chinoiserie constitue un dérangement pour les clients.
La fonction commerciale de la place se manifeste en rez-de-chaussée des bâtiments (petits commerces, cafés, restaurants, banques…) qui débordent sur la place, font partie du décor et contribuent à l’animation du lieu. La diversité du patrimoine historique et le caractère polyvalent de la place fait d’elle un espace touristique par excellence. La place est associée à la découverte de la ville en tant que lieu de passage et de découverte. Deux pratiques s’y croisent : celle du touriste qui recherche l’histoire, l’exotisme et l’expérience et celle du marocain qui se contente de consommer le cadre physique de la place sans savoir qu’il est en train de consommer un « patrimoine culturel ».
- Le jardin-parc de la Méndoubia
Le jardin-parc a été rénové et réhabilité dans le cadre du programme de la mise à niveau de la ville. Son extension s’entend actuellement aux deux anciens cimetières (chrétien et musulman) devenus espaces de promenade et de pratique de diverses activités sportives. Il comporte la plaque commémorative de la visite du 9 Avril, des canons provenant des flottes méditerranéennes, des tombes, stèles et effigies sculptées dispersées dans différents coins du jardin. Parmi les équipements : Parking, panneaux d’éclairage, aires de jeux pour enfants, bancs écologiques, toilettes et un mini-amphithéâtre qui sert pour la célébration des fêtes nationales et pour accueillir divers spectacles et festivals.
La mise en valeur du jardin est l’expression d’une modernité qui se manifeste à travers la dimension d’embellissement. Le décloisonnement des espaces (suppression des grillages), la restructuration du jardin et des rues débouchant sur la place a permis de détruire les bordures d’allées qu’utilisaient les marginaux pour se reposer en journée et derrière lesquelles ils pouvaient dormir la nuit. Le jardin est un endroit idéal pour la détente, la balade ou pour faire du sport. Il connaît une grande fréquentation d’habitants de la médina et des gens qui y travaillent et un arrêt obligé pour les touristes qui visitent la place 9 avril ou qui empruntent la montée vers la kasbah en passant par la rue d’Italie. La visite du jardin est une manière de découvrir l’histoire et la culture de la médina et un moment de détente en plein air ou un moyen pour découvrir une flore diversifiée. La motivation de la visite touristique se traduit par l’intérêt historique ou botanique. Dans ce cas, la visite concerne plus ou moins l’intégralité du jardin-parc. Pour les habitants de la médina et des tangérois en général, c’est le désir de se détendre et de prendre l’air ou « sortir les enfants ». Les habitants de proximité fréquentent régulièrement le jardin surtout lors de la fin de la semaine, des fêtes et des vacances. Le jardin-parc est aussi le lieu privilégié des étudiants pour la préparation des examens.

La place et le jardin-parc : ce qu’en pensent les acteurs
Les acteurs (commerçants, propriétaires de cafés, restaurants et hôtels, guides touristiques, etc.) que nous avons consultés estiment que les travaux de réaménagement de la place 9 avril et de son jardin–parc ont porté sur les travaux d’éclairage, de plantation et d’installation de mobilier urbain, restauration et conservation de monuments, pour offrir un espace ouvert au tourisme et propice à l’épanouissement et au divertissement des citoyens. Ils pensent aussi que les réaménagements et réhabilitations récents sont en train d’améliorer le paysage touristique de la ville et donnent à voir à l’habitant et au visiteur l’image d’une ville durable et active, tendue vers l’avenir sans pour autant renier son passé. Toutefois, pour répondre mieux encore aux aspirations attendues aussi bien par la population que les visiteurs, certains acteurs pensent qu’il faut :
- améliorer l’accès à la mobilité douce, en tenant compte des besoins des différentes catégories de population (personnes âgées, familles avec enfants, personnes handicapées) ;
- associer les acteurs de la place et du jardin-parc dans la gestion et la sensibilisation au respect de l’environnement ;
- encourager l’engagement civique afin de redéfinir les mesures sociales, environnementales et économiques des solutions plus permanentes aux inégalités structurelles ;
- mobiliser des ressources financières pour le gardiennage et l’entretien ;
- mettre en place « des aménagements temporaires qui utilisent du mobilier facile à installer (et à désinstaller) pour les différentes animations qui s’y déroulent ;
- organiser les parkings autour du jardin, pour assurer une offre suffisante en espace de stationnement ;
- remplacer les activités de commerce informel par les activités culturelles, artisanales, et d’animation afin de confirmer la vocation touristique de la place et du jardin
- accorder davantage d’importance au mobilier urbain ;
- Prévoir un panneau d’information pour le jardin – parc de la Méndoubia (histoire, composition, végétation…).
La pratique touristique de la médina se fait dans un périmètre historique en lien avec les places publiques historiques (Méchoaur, Souk Dakhel, 9 avril, etc.). Les touristes retournent dans ces mêmes lieux lors de leur séjour à Tanger, ce qui indique l’importance de ces espaces dans l’expérience touristique et affirme leur « centralité touristique » en tant qu’espaces qui juxtapose plusieurs modalités : la déambulation, la sociabilité, la découverte, le shopping etc.
La médina n’a enregistré aucune propagation de la pandémie à partir des places publiques qui ont continué d’être fréquentés, par ce qu’ils constituent des espaces aérés. Les réductions de fréquentation, ont été temporaires et la tendance s’inverse déjà dans les différentes places publiques qui se remettent du confinement. Les places publiques ont continué de fonctionner en tant que « refuges » durant la crise parce qu’il était possible de se réunir tout en respectant les mesures de distanciation sociale. Elles ont démontré, pour ainsi dire, leur capacité à contribuer à maintenir une certaine qualité de vie des habitants tout en préservant l’inclusion sociale et l’environnement.
Conclusion
Les espaces-places publiques historiques de la médina de Tanger et tourisme sont indissociables au sens où ces places participent au développement du tourisme et vice versa. Aujourd’hui, la place publique historique est au centre de nombreuses problématiques (social, culturel et environnemental) notamment, le développement touristique. À cet effet, Tanger essaye de conserver son image de ville internationale et ouverte à l’autre en proposant des itinéraires de découverte où « l’esprit du lieu », mis en scène, est considéré comme repère culturel et historique important. La pratique de ces espaces recouvre des motivations variées : repos, errance, découverte, divertissement, etc.
L’espace-place publique de la médina a évolué dans un contexte historique et architectural, sans que la dimension économique et sociale soit négligée. Il a évolué d’une vision fonctionnelle à une vision récréative où l’espace est saisi comme un lieu de déambulation de festivités et de loisir, une sorte de vitrine du développement qui valorise la modernisation des lieux de vie des citoyens. La place 9 avril, le jardin-parc Méndoubia et l’espace front de mer avec leurs monuments historiques, aires de jeux, de restauration et de loisirs offerts à la promenade, symbolise la vie moderne des tangérois et traduit leur adhésion à la culture et pratiques de la sociabilité urbaine.
Les différentes options d’aménagement et de réhabilitation de l’espace – place publique historique et touristique, sont axées autour d’un renforcement de l’accessibilité qui, plus ou moins, a pris en considération la composante humaine (l’amélioration de la qualité de vie des habitants), spatiale (la promotion des activités touristiques et commerciales – réorganisation des activités économiques) et patrimoniale (la protection du potentiel culturel et historique). Patrimonialisées, puis touristifiées, les différentes places sont restructurées dans leur esthétique et leur organisation, afin d’être attractives aux visiteurs et participer à la dynamique de développement touristique durable de la médina.
À Tanger, la réhabilitation des places publiques historiques connues par leur vocation touristique, etc., a coïncidé avec la crise du Corona 19 qui a mis en lumière l’importance de disposer d’espaces publics aérés accessibles aux Habitants. La crise a accéléré le processus de réaménagement de ces espaces pour le bien-être, les loisirs et les activités de tourisme. Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, les places publiques étaient des moyens d’accroître la qualité et la durabilité de la vie dans la ville, ce qui nécessite de repenser la place-espace public tangéroise, sur le long terme tout en s’appuyant sur de nouvelles approche liées à l’attractivité touristique et des usagers (équipements de services et de loisirs et besoin de sécurité et de santé, etc.).
Références bibliographiques
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Url: https://revues.imist.ma/index.php/AMJAU/article/view/15425/8622
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URL:https://www.kas.de/c/document_library/get_file?uuid=bc83847c-a93f-39a7-9c6d-45e28e929559&groupId=252038