Table des matières
Introduction
L’accentuation de l’intensité et de la récurrence des phénomènes extrêmes, notamment le changement climatique avec ses conséquences désastreuses comme la sécheresse, intensifie les déficits des ressources en eau et augmente le risque de désertification dans la région du Souss. Les répercussions sont lourdes sur l’agriculture, principale activité économique de la région, et sur la société et les communautés locales. Les facteurs anthropiques et naturels se réunissent pour rendre profonde et durable la problématique de la situation agricole dans la région.
Cela a conduit à une sorte de désaffection pour l’agriculture qui s’est concrétisée dans les milieux irrigués comme pour les zones Bour par une déprise agricole, qui touche une large partie de la région du Souss, à cause du manque d’eau. Or, à côté de ses autres rôles socio-économiques et stratégiques pour toute l’économie, l’agriculture tire encore son importance par la préservation de la qualité et de la diversité des paysages qu’elle assure.
C’est dans ce contexte de crise que va émerger une activité touristique en substitution ou en complémentarité avec l’agriculture. Il s’agit d’une forme de ressource territoriale à la fois générique et construite, car liée non seulement à des dotations naturelles existantes, mais aussi à des actions humaines menées par les acteurs concernés du territoire.
Cette communication s’intéresse aux modalités de résilience de certains milieux agricoles dans le Souss par le développement du tourisme en tant qu’activité économique productive, en complément ou en substitution à l’agriculture. Conçue généralement dans une perspective de durabilité, cette nouvelle activité est de nature à contribuer à mettre fin ou du moins à contenir la cadence de désagrégation des paysages agricoles et l’altération générale des territoires ruraux dans la région.
L’agriculture dans le Souss : une activité en déclin
Aperçu sur le déclin
L’exploitation d’un certain nombre de ressources vitales, notamment l’eau souterraine et de surface, le sol, le patrimoine et le savoir-faire forment la base de l’économie agraire de la région Souss-Massa. L’exploitation rationnelle de telles ressources rares est le seul garant, capable d’assurer la pérennité de l’activité économique et sociale de la région. Toutefois, ce modèle de développement n’a pas été infaillible et présente plusieurs limites, puisque la mobilisation de l’eau souterraine et de surface a été le moteur de cette croissance économique basée sur l’agriculture.
De plus en plus de pressions s’exercent sur le système aquifère de la région déjà vulnérable, concomitamment avec l’augmentation de la demande en eau. Avec le temps, le potentiel de l’eau de surface atteint ses limites, ce qui a poussé à orienter la demande vers les ressources en eau souterraines. Cela a causé une surexploitation de la ressource, et une déplétion de la nappe devenue de plus en plus inaccessible dans plusieurs milieux (Laouina, 2001).
Le rabattement notable de la nappe phréatique est l’une des conséquences d’une mobilisation substantielle des ressources en eau pour les différents usages de la région, et dont l’objectif est de développer l’agriculture et couvrir les besoins alimentaires du pays. Cette situation s’est nettement aggravée avec le changement climatique. En effet, l’accentuation de l’intensité et de la récurrence des phénomènes extrêmes, notamment la sécheresse, intensifie les déficits des ressources en eau et augmente le risque de désertification. Cela s’est répercuté lourdement sur l’agriculture, principale activité économique de la région Souss-Massa, sur la société rurale et les communautés locales, et par voie de conséquence sur l’économie nationale dans sa globalité.
Dans ce contexte de rareté des ressources hydriques, l’agriculture dans le Souss est vulnérable, surtout celle dépendante des précipitations qui demeure plus sensible au phénomène de sécheresse et au changement climatique. Les zones agricoles spécialisées dans la production des fruits et des légumes dans la plaine, faisant appel à l’irrigation, sont aussi touchées, mais en une moindre mesure. Ces cultures fruitières et légumières, destinées pour une grande partie à l’export, sont dépendantes de la mobilisation des eaux de surface et souterraines.
Toutefois, les barrages d’eau, souffrant déjà des problèmes d’envasement, subissent de plein fouet les impacts des sécheresses de plus en plus intenses et de plus en plus longues, propulsées par le changement climatique qui affaiblissent le potentiel de recharge de ces retenues d’eau et augmentent l’évaporation. Ainsi, dans le Souss, la couverture de la demande d’eau d’irrigation des exploitations agricoles est assurée essentiellement par des prélèvements à partir de la nappe. Dès 2003, la surexploitation avait conduit dans le secteur de El Guerdane à l’abaissement des niveaux de la nappe à plus de 300m de la surface du sol, causant par-là de très faibles productivités des forages, et conduisant par conséquent à l’abandon de 11 900 ha d’orangers dans cette région (Houdret, 2012).
La conséquence lourde d’une telle situation est que les facteurs anthropiques et naturels se réunissent pour rendre profonde et durable la problématique de la situation agricole dans la région. Cela a conduit à une sorte de désaffection pour l’agriculture qui s’est concrétisée dans les milieux irrigués comme pour les zones Bour par une déprise agricole, qui touche une large partie de la région du Souss. Dans les zones Bour comme les piémonts de l’Anti-Atlas et le Haut Atlas, on assiste à un mouvement modéré d’exode rural et un retour de l’activité pastorale avec ses effets destructeurs sur le patrimoine forestier. Ces zones Bour du Souss dépendaient de l’apport pluvial de plus en plus rare pour l’exercice d’une activité agricole traditionnelle, ce qui confirme l’idée que les cultures pluviales sont plus sujettes à l’abandon que les cultures irriguées (García-Ruiz, 2010 ; Nadal-Romero et al., 2016 ; cités par Castillo et al., 2020).
L’abandon des terres agricoles dans le Souss : conséquence directe du changement climatique
Il est admis que le changement climatique pourrait augmenter la désertification avec la diminution des précipitations qu’il implique (FAO, 2006). En effet, des précipitations plus faibles, résultat des tendances climatiques, causent la désertification et l’abandon de presque 50.000 hectares de terres agricoles annuellement (FAO, 2006).
L’abandon agricole ou la déprise se réfère généralement à des terres sur lesquelles il y a un arrêt total de toute activité agricole (Castillo et al., 2020). Plusieurs facteurs sont impliqués dans ce phénomène complexe et multidimensionnel. Citons, à titre d’exemples, la dégradation des terres, le dépeuplement rural, les facteurs socio-économiques et les politiques ou la structure agricole inefficace (Van der Zanden et al., 2017 ; Lasanta et al., 2016 cités par Castillo et al., 2020).
Plusieurs travaux de recherches soutiennent que les précipitations et les zones agricoles irriguées sont des variables pertinentes pour comprendre l’abandon des terres agricoles (Alonso-Sarria et al., 2016 ; Corbello-Rico et al., 2014 cités par Castillo et al., 2020). Dans le périmètre d’El Guerdane par exemple, des centaines d’hectares de terres agricoles sont actuellement à l’abandon à cause du manque ou de l’absence de ressources hydriques suffisantes pour les irriguer. Par ailleurs, l’irrégularité et l’insuffisance des précipitations pousse aussi à l’abandon des terres agricoles dans les milieux qui dépendent de l’apport pluvial comme les milieux Bour de la vallée du Souss.
D’autres travaux de recherche concluent que les zones où l’agriculture et la sylviculture sont les principales activités économiques connaissent un dépeuplement dans le cas où il y a un abandon des terres agricoles (FAO, 2006). Les régions dotées d’importants centres urbains ou touristiques, avec les possibilités d’emplois non agricoles qui sont élevés et où l’agriculture à temps partiel devient importante, sont mieux placées pour s’adapter aux effets néfastes causés par l’abandon des terres agricoles et délaissement total ou partiel de l’agriculture (FAO, 2006). Toutefois, un fait est notable dans le Souss, où malgré la déprise agricole que connaissent beaucoup de localités et anciens vergers agrumicoles (par exemple EL Guerdane), jadis prospères, la population se maintient sur place, profitant de la proximité des centres urbains et probablement des revenus non agricoles.
En Europe, comme stipulé par Daisy MacDonald et al (2000), la terre agricole est abandonnée en tant que ressource économique lorsqu’elle cesse de générer des revenus sans qu’il y ait une autre alternative pour les exploitants d’ajuster la ressource ou la manière de la pratiquer (Mac Donald et al., 2000). Dans le Souss, cet abandon n’est pas optionnel ; il est fait essentiellement sous la contrainte de manque d’eau pour l’irrigation à cause du climat aride de la région et du dérèglement climatique causant le prolongement et la récurrence des sécheresses.
Dans une zone géographique stratégique comme le Souss, nul ne doute de l’importance de l’agriculture pour la préservation de la qualité et de la diversité des paysages et la création de la richesse. Toutefois, le mouvement d’abandon progressif des terres agricoles a contribué à la reconfiguration de cet espace. Bielsa et al (2005) ont mis le point sur les effets négatifs de ce phénomène qui est, à leurs yeux, concomitant avec des conséquences directes et indésirables sur la qualité des sols, le caractère et la diversité des paysages et la biodiversité qui y sont associées.
Le phénomène d’abandon des terres agricole ne touche pas de la même intensité toutes les catégories d’exploitants agricoles. Les petits agriculteurs, en particulier, sont éventuellement les plus vulnérables et les plus touchés par l’abandon en raison de la taille de leurs exploitations et leur forte dépendance à l’emploi agricole, ce qui impacte négativement leur capacité d’adaptation (Mac Donald et al., 2000). En raison de la faible résilience de ces systèmes productifs agricoles dans le Souss, comme par ailleurs, aux effets néfastes du changement climatique (intensité et récurrence de la sécheresse entre autres), on assiste actuellement dans la vallée à un délaissement de beaucoup de terrains agricoles qui ont participé au maintien de la qualité paysagère et à la diversité biologique de ces milieux.
L’abandon d’une exploitation agricole, quelle qu’en soit la raison, cause des dommages aux autres exploitations qui se maintiennent encore sur place du fait que lorsqu’on abandonne une parcelle cela affecte négativement les autres qui l’avoisinent. Par exemple les mauvaises herbes et toutes sortes de ravageurs s’y déplacent, ce qui endurcit sa gestion et la rend coûteuse (Mac Donald et al., 2000). Ainsi, par effet de domino, un abandon cause un autre, et ainsi de suite on assiste à une désagrégation des paysages agricoles et l’altération générale des territoires ruraux.
En outre, l’abandon de l’activité agricole sur ces exploitations provoque des pertes de toutes sortes et à tous les niveaux. Pour ce qui est des impacts environnementaux, on peut citer la perte de la biodiversité, l’homogénéisation du paysage, l’augmentation du risque d’incendie, l’érosion et la dégradation des sols (Lasanta et al., 2016). Les impacts socio-économiques touchent directement la dynamique de la population locale en abaissant les revenus et en ruinant l’emploi agricole (Hart et al., 2013), ce qui affaiblit souvent des structures économiques et sociales déjà faibles dans ces milieux. Un autre effet indésirable non négligeable de cet abandon des terres agricoles consiste en une perte des pratiques et connaissances agricoles locales (Gellrich et al., 2007), composante essentielle du patrimoine culturel immatériel des zones de campagne.
Par ailleurs, l’abandon d’une ressource économique (comme les terres agricoles) arrive une fois leur capacité de produire suffisamment de revenus n’est plus fonctionnelle (Mac Donald et al., 2000). Certains territoires agricoles dans le Souss, plus particulièrement là où la quantité de l’eau à usage agricole est insuffisante, voire inexistante, apparaissent comme des espaces à l’abandon difficilement réversible. La pauvreté y trouve tous ses symptômes, chômage intense, faillite des activités de commerce et de service en relation avec l’agriculture, émigration des jeunes dynamiques et innovateurs, la morosité et la fermeture des horizons, etc.
Il paraît alors que l’activité agricole dans plusieurs parties du Souss est en déclin pour les raisons précédemment évoquées. Pour faire face à ces menaces, ces espaces agricoles ont besoin d’une réhabilitation, voire d’une reconversion, dans le cadre d’une stratégie plus globale qui prospecte d’autres voies d’adaptation et de développement du monde rural. L’objectif est d’améliorer les revenus et les conditions de vie des agriculteurs, en particulier les petits exploitants, en leur permettant de se maintenir sur place avec tous les effets bénéfiques de cette persistance.
La reconversion vers les activités touristiques dans le Souss : une question de résilience
La zone rurale de la région de Souss Massa s’engage désormais sur la voie de la reconversion vers les activités touristiques. Dans le cadre de cette section, nous approchons l’effort d’exploitation du potentiel touristique rural dans le Souss au travers deux perspectives : (2.1.) comment concilier tourisme et développement durable ? (2.2.) le tourisme est-il un facteur de résilience ? Ou pourraient-il, a contrario, engendrer des effets négatifs sur le territoire ?
Le tourisme et le développement durable du territoire
Le potentiel de ressources est un agrégat de fonds et de réserves d’une certaine ressource territoriale qui, une fois utilisés, permettent d’avoir un effet de retour économique (Voronkova et al., 2019). Dans une optique de concurrence intraterritoriale, Pecqueur pense que la ressource territoriale construite et non donnée (une donne naturelle par exemple) pourrait être un avantage productif pour le territoire (Pecqueur, 2009). Cette idée est rejointe par Voronkova et al (2019) qui pensent que ce qui importe pour un territoire, c’est la gestion stratégique des ressources de différentes natures aussi importantes que la dotation en actifs matériels.
Le tourisme rural a été également reconnu dans la littérature (Lane, 1994 ; Hall et Jenkins, 1998 ; Roberts et Hall, 2001 cités par Garrod et al., 2006) en tant que moyen de sauvegarde du mode de vie et valeurs des ruraux, assurant la conservation des ressources rurales et contribuant au renforcement de l’économie locale rurale. Ce potentiel de ressources a la particularité et la possibilité de mobiliser des ressources déjà existantes sur un territoire bien défini dans le but d’obtenir des effets économiques.
Il s’agit de prendre en considération, dans toute action de développement, le déterminisme naturel du territoire (climat, milieux physiques et naturels, etc.), sa base économique, et bien sûr ses caractéristiques démographiques et socioculturelles. Ces conditions agissent sur le territoire pour une durée non négligeable pour déterminer ce qu’il est devenu actuellement et les possibilités de son développement futur (Voronkova et al., 2019).
Tel qu’il a été rapporté par la littérature (voir par exemple Kovalenko et al., 2016), la présence d’une ressource territoriale est une condition sine qua non pour le développement du tourisme dans des milieux agricoles qui ont besoin de renouvellement et de revitalisation socio-économique comme ceux du Souss. Dans ce cadre, Francisco Cebrián Abellán et Carmen García Martínez (2021) pensent que le tourisme rural s’approprie et consomme le territoire et en fait une source inédite d’actifs, car non délocalisable.
L’activité touristique naissante dernièrement dans le rural du Souss (substituable ou en complément à l’agriculture) constitue une ressource territoriale puisqu’elle est liée à une trace d’activités humaines passées, économiques et sociales. Elle essaie d’exploiter une sorte de capital paysager hérité (un actif) d’une activité agricole en déclin dans plusieurs parties de la vallée à cause du manque d’eau (Janin et al., 2015). Au sens de Pecqueur, c’est un potentiel de ressource pour le territoire du Souss à exploiter, du moment où elle n’est pas encore en activité dans plusieurs parties de la vallée (2009).
Le potentiel de ressources existe, aussi intéressant encore sa gestion efficace qui est une tâche importante du développement socio-économique du territoire. La bonne gestion de ce potentiel de ressources du territoire exige, de facto, une implication de l’État ainsi que de la part des collectivités territoriales. L’organisation des institutions peut se faire dans une optique de « gouvernance territoriale » (Gilly et Pecqueur, 1995). Une telle gouvernance permet une coordination entre les acteurs pour mener à bien différentes actions de développement territorial (Gilly et Pecqueur, 1995). Un cadre institutionnel adéquat où la volonté publique se combine aux stratégies privées pour créer une dynamique permettant à l’économie rurale locale du Souss une sorte de transition vers de nouvelles activités liées au tourisme.
Processus des transformations : résilience par le tourisme durable
Le tourisme rural s’engage pour la durabilité avec toutes les possibilités de soutien et de valorisation des milieux ruraux sous menace de changements (Lane, 2015), climatiques entre autres. En effet, le tourisme rural est considéré par beaucoup d’auteurs comme étant prometteur dans les milieux qui connaissent un déclin de l’agriculture traditionnelle (Hoggart et Buller, 1995 ; Cavaco, 1995 cité par Yamagishi et al., 2021), pour une transition vers de nouvelles alternatives de développement. Dans le Souss, le tourisme rural offre de nouvelles opportunités pas seulement pour revitaliser la petite agriculture ou l’agriculture traditionnelle, mais pour toute la campagne et la communauté, touchées par les conséquences dévastatrices du changement climatique manifestées par une sécheresse récurrente, intense et durable.
La question de durabilité est de plus en plus évoquée aussi bien parmi les scientifiques que dans les discours des politiciens et décideurs. La littérature sur le tourisme met au point l’apport du tourisme à la ferme, et les possibilités de génération du développement qu’il offre au niveau local (Iorio et Corsale, 2010 ; Mastronardi et al., 2015 ; Karampela et Kizos, 2018 cités par Yamagishi et al., 2021). Pour les petits agriculteurs du Souss, par exemple, le tourisme à la ferme est une option de résilience par diversification des revenus et une voie de développement non négligeable.
La conservation de l’environnement et le souci de durabilité sont de l’ordre du jour dans ce type de tourisme rural. D’une part, il promeut un développement agricole et rural en respect des systèmes agricoles durables, d’autre part il entraîne un investissement pas toujours consistant qui épouse les spécificités paysagères locales et plus respectueux des exigences environnementales.
Il est attendu que le tourisme rural, par les flux de revenus qu’il génère, contribue considérablement à l’entretien, la reproduction et la mise en valeur des paysages agricoles du Souss. De cette manière, l’exercice de l’activité touristique dans la vallée peut favoriser l’agriculture d’une manière directe ou indirecte. De ce fait, on peut comprendre l’influence mutuelle de plus en plus marquant la relation entre l’agriculture et le tourisme rural qui coexistent et se nourrissent mutuellement.
La relation entre le tourisme et l’agriculture d’un côté et les liens qu’ils entretiennent avec le territoire de l’autre sont beaucoup débattus dans la littérature. Parfois, on les présente concurrentiels ou substituables, l’avènement de l’un se fait au détriment de l’autre. À titre illustratif, Garrod précise que le tourisme devance l’agriculture dans l’ordre d’importance pour l’économie rurale dans plusieurs coins du monde comme c’est le cas de l’Angleterre (Gloucestershire joint tourism committee, 2001 cité par Garrod et al., 2006).
Pourtant, c’est l’agriculture qui donne à l’activité touristique rurale beaucoup de rayonnement, plus particulièrement la paysannerie et la petite agriculture qui sont plus appréciées et recherchées par les touristes (Abellán et García Martínez, 2021). Pour Sylvie Daviet, au-delà de la substitution d’activité, ce qui importe c’est le redéveloppement du territoire que permet la reconversion (2006).
La reconversion touristique : entre spontanéité créative et nécessité de structuration
Le choix d’une reconversion de la zone rurale de la région de Souss Massa vers l’activité touristique se dessine afin de répondre à des besoins à la fois économiques, sociaux et environnementaux. D’une activité spontanée (3.1.), le tourisme est en train de devenir une activité de plus en plus construite et structurée (3.2.).
Activité touristique spontanée
Dans un contexte de changement climatique et de raréfaction des ressources hydriques, certains milieux agricoles de la région du Souss ont connu une diminution de l’activité agricole avec abandon de pas mal de terrains agricoles laissés en friche. Une sorte d’activité touristique spontanée commence alors à se disséminer dans ces localités comme alternative à un secteur agricole en déclin, incapable de garantir suffisamment de revenus aux personnes vivant dans ces zones rurales.
Pour certains ménages agricoles, le tourisme semble être une sortie de la problématique de défaillance de l’agriculture, et un mécanisme de diversification rurale accessible et peu coûteux (Lane, 2015). Le tourisme profite de la proximité des axes routiers, et dont l’activité présente une caractéristique commune de s’établir sur une partie ou la totalité d’une exploitation agricole qui fonctionne encore à des degrés variables.
Le tourisme rural, qui germe dans la plaine du Souss, est essentiellement à faible coût et à petite échelle. À l’exception de quelques unités touristiques, le tourisme rural y prend la forme de petits projets portés par des petites entreprises familiales très peu capitalisées. Il repose sur une assise agricole, grosso modo par recyclage et revigoration des ressources déjà ancrées, comme c’est les cas dans plusieurs régions du monde rapportés par la littérature (Lane, 2015). Ce sont principalement des ruraux, pas ou peu expérimentés dans l’entrepreneuriat touristique, en quête de diversification par de nouveaux revenus ou en réaction aux pertes d’emplois consécutives à une décadence de l’agriculture (Lane, 2015).
De la substitution d’activité au redéveloppement des territoires agricoles du Souss
Dans de nombreux pays, le tourisme est devenu un véritable levier de diversification agricole et des revenus (Fisher, 2006 ; Garrod, 2011). Pour les milieux ruraux, et vu son impact sur les économies de ces zones, le tourisme constitue une réponse adéquate aux problématiques de l’emploi, notamment dans les milieux en déprise agricole (Sharpley et Vass, 2006).
Le tourisme est une option de développement pour des milieux agricoles en déclin comme le Souss, notamment pour les petits agriculteurs, plus vulnérables et moins dotés en moyens de subsistance. N’ayant pas (ou peu) accès aux ressources hydriques rares dans la vallée, ces exploitants agricoles ont été incités à innover et à diversifier leurs sources de revenus. Leur capacité limitée de mobiliser suffisamment d’eau pour l’activité agricole les oblige à optimiser l’usage des ressources existantes par un usage opportun dans d’autres activités économiques moins consommatrices d’eau comme le tourisme.
Le tourisme rural représente un véritable potentiel de ressources, car il permet la diversification des moyens de subsistance, en particulier pour les petites exploitations marquées par la faiblesse des revenus émanant de l’agriculture (Talbot, 2013). Il permet de conserver les ressources naturelles, compenser les pertes d’emploi agricole, retenir les ruraux dans leurs milieux et contribue au maintien du capital paysager et de l’identité des campagnes. En outre, le tourisme, par les revenus qu’il génère, aide à entretenir les paysages (Meerburg et al., 2009 ; Pfeifer et al., 2009 cités par Phelan, 2014), ce qui rend les zones rurales plus attractives pour le tourisme et les loisirs (Crouch, 2006 ; Garrod, Wornell et Youell, 2006 cités par Phelan, 2014).
Le tourisme rural a un autre effet qui mérite d’être signalé ici, celui de sa capacité de faire l’économie de beaucoup de ressources, en l’occurrence les ressources hydriques, dont profiteraient les autres secteurs et usage. Cela constitue une activité économique de première importance en complémentarité ou en substitution à l’agriculture pour permettre le développement économique et social de la vallée et la résilience de certains systèmes agricoles vulnérables comme la petite agriculture.
La littérature nous apprend que dans les zones encore en état sauvage, la présence d’eau et de végétation, les bâtiments et leurs modes de construction attrayants sont les éléments qui laissent une appréciation positive chez les visiteurs (Abellán et García Martínez, 2021). Dans certaines parties de la région du Souss, où l’eau d’irrigation est encore disponible, on peut jouer sur la variété et la complémentarité agriculture-tourisme rural (agrotourisme) où l’arboriculture (maraîchage) offre, en plus des produits agricoles, un paysage attractif pour rendre attractifs les paysages agricoles et satisfaire des visiteurs particuliers. Comme effet de retour, les rentrées du tourisme permettent une sorte de résilience et diversification des revenus des exploitants agricoles.
De la substituabilité à la complémentarité, le tourisme rural et l’agriculture dans le Souss, vu les liens qu’ils entretiennent, offrent l’opportunité de changer la vocation de ces espaces orientés initialement vers un système de production agricole. Cette multifonctionnalité de ce territoire favorise la durabilité et la conservation des paysages résilients (Reyers et al., 2015 cités par Abellán et García Martínez, 2021). C’est une sorte de synergie productive à créer entre les deux secteurs d’activité pour réussir à conserver le fonctionnement des paysages agraires.
Dans une perspective plus globale de développement et de régénération des zones rurales du Souss, le tourisme rural fournit une source alternative économique et sociale, faisant face à la menace d’abandon des terres agricoles et de la campagne toute entière, et pourrait même contribuer au changement de la base économique (Blekesaune et al., 2010) de ces milieux à vocation agricole. Dans ce cadre, le tourisme à la ferme est prometteur, et qui pourrait revitaliser certaines zones de la vallée en déprise agricole, en fournissant de l’emploi et en assurant le développement durable (Davies et Gilbert, 1992 ; Garcia-Ramon et al., 1995 ; Sharpley et Vass, 2006 ; Forleo et al., 2017 cités par Yamagishi et al., 2021).
Pour réussir cette manœuvre, une adaptation infrastructurelle est à l’ordre du jour, car elle permettra de mettre en valeur le patrimoine agraire. Prenant en considération le fait que les petites entreprises touristiques qui se mettent en place soient sous capitalisées, ce développement infrastructurel devient nécessaire, mais pas suffisant. Le besoin est encore naissant et incessant d’adapter et mettre à niveau le capital humain. En effet, si les ménages agricoles pratiquent du tourisme en tant qu’activité principale ou en complémentarité avec l’agriculture, ils parviennent à le faire généralement d’une manière spontanée et qui laisse beaucoup à désirer.
La professionnalisation de l’activité est de ce fait devenue cruciale pour valoriser l’activité touristique en émergence, diversifier les revenus et créer de l’emploi non agricole. Cela pourrait passer par une formation professionnelle assurée par des organismes spécialisés (par exemple dans le cadre d’un partenariat avec l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail), ou par des sessions « d’apprentissage sur le tas », coordonnées par des professionnels dans le domaine, en vue de promouvoir le sens entrepreneurial de ces ménages agricoles et investir dans l’éducation à l’entretien et la pérennité du paysage agricole (Abellán et García Martínez, 2021) en tant que véritable ressource capable de donner au développement de la région un nouvel élan.
Conclusion
Tel qu’il ressort de ce travail, nous avons étalé certaines preuves pertinentes puisées tant dans la littérature que sur un terrain aussi riche que la région du Souss. Le but était de justifier le bien-fondé de l’idée que le tourisme est une option de développement pour des milieux agricoles en déclin. Cela est d’autant plus évident pour les petits agriculteurs qui sont plus vulnérables et moins dotés en moyens de subsistance.
Le développement et la régénération des zones rurales comme celles du Souss nécessitent une perspective plus globale en faisant appel à toutes les ressources possibles d’un territoire. Dans ce sens, le tourisme rural fournit une source alternative économique et sociale, faisant face à la menace d’abandon des terres agricoles et permettant la diversification des moyens de subsistance. Il contribue, par le flux de revenu qu’il génère, à entretenir les paysages agricoles, à conserver l’identité des campagnes et à maintenir les ruraux dans leurs milieux. Pour qu’il y parvienne, un soutien institutionnel consistant est, de toute évidence, nécessaire. Des investissements public et privé sont nécessaires pour mettre à niveau l’infrastructure rurale et, par la formation, promouvoir la professionnalisation de l’activité touristique naissante dans ces milieux ruraux.
Les liens d’interdépendance que développent l’agriculture et le tourisme rural dans le Souss nous permettent d’apercevoir le potentiel d’opportunités qu’offrent ces deux piliers économiques de première importance pour la région. Ils nous permettent également de saisir leur coexistence dans une perspective de complémentarité et non compétitive. Avec les effets d’entraînement qu’ils entretiennent mutuellement, l’installation de l’un nécessite l’essor de l’autre, et que la décadence de l’un pourrait être évitée par l’apport de l’autre, dans un cadre de diversification des moyens de subsistance, l’une des issues confirmées pour la résilience des milieux agricoles vulnérables en déclin dans le Souss.
Références bibliographiques
Abellán, F. C., et García Martínez, C. (2021). Landscape and Tourism as Tools for Local Development in Mid-Mountain Rural Areas in the Southeast of Spain (Castilla-La Mancha). Land, 10(2), https://doi.org/10.3390/land10020221.
Bielsa, I., Pons, X., et Bunce, B. (2005). Agricultural Abandonment in the North Eastern Iberian Peninsula: The Use of Basic Landscape Metrics to Support Planning. Journal of Environmental Planning and Management, 48(1), pp. 85-102. https://doi.org/10.1080/0964056042000308166.
Blekesaune, A., Brandth, B., et Haugen, M. S. (2010). Visitors to farm tourism enterprises in Norway. Scandinavian Journal of Hospitality and Tourism, 10(1), pp. 54‑73. https://doi.org/10.1080/15022250903561937.
Castillo, C. P., Jacobs-Crisioni, C., Diogo, V., et Lavalle, C. (2020). Modelling agricultural land abandonment in a fine spatial resolution multi-level land-use model: An application for the EU. Environmental modelling & software: with environment data news, 136. https://doi.org/10.1016/j.envsoft.2020.104946.
Daviet, S. (2006). L’évolution du concept de reconversion : De la substitution d’activité au redéveloppement des territoires. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence.
Food and Agriculture Organization of the United Nations. (2006). The Role of Agriculture and Rural Development in Revitalizing Abandoned Depopulated Areas. Rome: FAO.
Fisher, D. G. (2006). The potential for rural heritage tourism in the Clarence Valley of Northern New South Wales. Australian Geographer, 37(3), pp. 411‑424. https://doi.org/10.1080/00049180600954815.
Garrod, B. (2011). Diversification into farm tourism: Case studies from wales. Oxford: Goodfellow Publishers.
Garrod, B., Wornell, R., et Youell, R. (2006). Re-conceptualising rural resources as countryside capital: The case of rural tourism. Journal of Rural Studies, 22(1), pp. 117‑128. https://doi.org/10.1016/j.jrurstud.2005.08.001.
Gellrich, M., Baur, P., Koch, B., et Zimmermann, N. E. (2007). Agricultural land abandonment and natural forest re-growth in the Swiss mountains: A spatially explicit economic analysis. Agriculture, Ecosystems and Environment, 118(1‑4), pp. 93‑108. https://doi.org/10.1016/j.agee.2006.05.001.
Gilly, J. et Pecqueur, B. (2002). La dimension locale de la régulation. Dans R. Boyer et Y. Saillard (dir.), Théorie de la régulation, l’état des savoirs (pp. 304-312). Paris : La Découverte.
Gloucestershire joint tourism committee. (2001). Working for the Countryside – A Strategy for Rural Tourism in England, 2001-2005. London: English Tourism Council.
Hart, K., Allen, K., Lindner, M., Keenleyside, C., Burgess, P. J., Eggers, J., et Buckwell, A. (2013). Land as an environmental resource (report prepared for DG Environment, Contract No ENV.B.1/ETU/2011/0029). London: Institute for European Environmental Policy.
Houdret, A. (2012). The water connection: Irrigation, water grabbing and politics in southern Morocco. Water Alternatives, 5(2), pp. 284-303.
Janin, C., Peyrache-Gadeau, V., Landel, P., Perron, L. et Lapostolle, D. (2015). L’approche par les ressources : pour une vision renouvelée des rapports entre économie et territoire. Dans A. Torre et D. Vollet (dir.), Partenariats pour le développement territorial (pp. 149-164). Versailles : Éditions Quæ.
Kovalenko, E. G., Yakimova, O. Y., Avtaykina, E. V., et Zaytseva, O. O. (2016). Problems and Mechanisms of Sustainable Development of Rural Areas (at the example of the Republic of Mordovia). European Research Studies Journal, 0(3A), pp. 110-122.
Lane, B. (2015). Rural tourism: The evolution of practice and research approaches-Towards a new generation concept?. Journal of Sustainable Tourism, 23(8-9), pp. 1133-1156. https://doi.org/10.1080/09669582.2015.1083997.
Laouina, A. (2001). Compétition irrigation/eau potable en region de stress hydrique : Le cas de la region d’Agadir (Maroc). Dans D. Camarda et L. Grassini L. (dir.). Interdependency between agriculture and urbanization: Conflicts on sustainable use of soil and water (pp. 17-31). Bari : Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes.
- Lasanta, J. Arnáez, N. Pascual, P. Ruiz-Flaño, M.P. Errea, N. Lana-Renault. (2016). Space-time process and drivers of land abandonment in Europe. CATENA, 149. https://doi.org/10.1016/j.catena.2016.02.024.
Mac Donald, D., Crabtree, J. R., Wiesinger, G., Dax, T., Stamou, N., Fleury, P., Lazpita, J. G., et Gibon, A. (2000). Agricultural abandonment in mountain areas of Europe: Environmental consequences and policy response. Journal of Environmental Management, 59(1), pp. 47-69. https://doi.org/10.1006/jema.1999.0335.
Pecqueur, B., et Gilly J. P. (1995). Régulations et territoires. Dans R. Boyer et Y. Saillard (dir.), Théorie de la régulation. L’état des savoirs (pp. 293-303). Paris : La Découverte.
Pecqueur, B. (2009). Gestion durable des territoires, développement local et solidaire : Regards croisés. Natures Sciences Sociétés, 17(3), pp. 299‑301.
Phelan, C. J. (2014). Understanding the farmer: An analysis of the entrepreneurial competencies required for diversification to farm tourism (thèse de doctorat en philosophie). University of Central Lancashire, Preston, Royaume-Uni.
Sharpley, R., et Vass, A. (2006). Tourism, farming and diversification: An attitudinal study. Tourism management, 27(5), pp. 1040‑1052. https://doi.org/10.1016/j.tourman.2005.10.025.
Talbot, M. (2013). Farm tourism in Wales. Products and markets, resources and capabilities. The experience of six farm tourism operators. European Countryside, 5(4), pp. 275‑294. https://doi.org/10.2478/euco-2013-0018.
Voronkova, O., Yankovskaya, V., Kovaleva, I., Epishkin, I., Iusupova, I., et Berdova, Y. (2019). Sustainable territorial development based on the effective use of resource potential. Entrepreneurship and Sustainability Issues, 7(1), pp. 662‑673. https://doi.org/10.9770/jesi.2019.7.1.
Yamagishi, K., Gantalao, C., et Ocampo, L. (2021). The future of farm tourism in the Philippines: Challenges, strategies and insights. Journal of Tourism Futures. https://doi.org/10.1108/JTF-06-2020-0101.