Table des matières
Introduction
L’écotourisme est apparu pour la 1re fois, durant les années 19801La première définition de l’écotourisme a été ...continue, afin de sensibiliser la communauté internationale à la possibilité de valoriser les ressources territoriales tout en respectant la viabilité et la durabilité de tout l’écosystème dans lequel ces ressources vivent et se développent. En effet, l’écotourisme est une forme particulière de tourisme qui vise à offrir aux touristes une véritable expérience de voyage dans des zones naturelles relativement intactes et peu perturbées (Ceballos-Lascuran, 1987). Il permet de valoriser les ressources patrimoniales d’un territoire tout en protégeant l’environnement et le bien-être local (Laajini & Gmira, 2020).
La littérature scientifique autour de l’écotourisme souligne son importance dans la préservation de la biodiversité et dans le développement des territoires (Amimi et al., 2017 ; Berraine & Moizo, 2014). En effet, plusieurs auteurs montrent les retombées positives des pratiques écotouristiques sur l’économie, l’environnement et le bien-être social de la population locale (Ardoin et al., 2020 ; Coria & Calfucura, 2012 ; Leroux, 2010a ; Gmira & Laajini, 2018 ; Laajini & Gmira; 2020). Ainsi, ils montrent la nécessité de faire participer les communautés locales dans la gestion du tourisme et l’importance également de créer des partenariats public-privé capables de dynamiser les territoires locaux tout en respectant l’environnement et les attentes de la communauté locale (Taoudi, 2021 ; Gousaid & Aziz, 2016).
Eu égard au rôle important que joue l’écotourisme dans l’atténuation de la pauvreté des pays en voie de développement et dans sa capacité à stimuler des bénéfices économiques et sociaux, les Nations Unies ont déclaré l’année 2002, l’année internationale de l’écotourisme. Cependant, le maintien de cette activité à forte contribution économique et à faible empreinte écologique est tributaire de l’engagement de toutes les parties prenantes en matière de réduction des gaz à effet de serre. Dans le contexte actuel, caractérisé par le changement climatique et ses répercussions inquiétantes sur l’environnement, l’écotourisme est menacé par sa disparition, car la ressource principale d’attrait touristique est désormais menacée. Les enseignements inquiétants du dernier rapport du GIEC (2022) ont secoué la communauté scientifique et ont invité toutes les parties prenantes à réexaminer d’autres pistes de développement pour soutenir toutes les activités qui gravitent autour du développement touristique durable.
Au Maroc, à partir des années 90, plusieurs offres écotouristiques, portées essentiellement par des associations de préservation des ressources territoriales, ont vu le jour. L’objectif étant de répondre à une demande croissante pour un produit touristique à fort cachet patrimonial, car les touristes, d’aujourd’hui, cherchent une expérience de voyage humaine et très respectueuse à l’environnement (Observatoire du tourisme, 2016). Dans cet article, nous cherchons à étudier comment ces offres écotouristiques contribuent à la valorisation du patrimoine et au développement durable des territoires. Pour cela, un corpus de commentaires, relatant des expériences de voyage, est analysé puis complété par le résultat de plusieurs entretiens effectués auprès d’acteurs associatifs de la région d’Essaouira. Nous structurons ce travail en 3 temps : en 1er lieu, nous présentons les bases théoriques de l’écotourisme (I) puis nous développons la méthodologie de l’étude (II). La discussion des résultats et les perspectives seront présentées en dernier lieu (III).
Écotourisme comme levier de développement durable des territoires : Enseignements théoriques.
L’écotourisme est une forme de tourisme qui respecte l’environnement, valorise le patrimoine naturel et culturel et favorise le développement local durable. L’écotourisme se différencie des autres formes alternatives du tourisme telles que le tourisme solidaire, équitable, communautaire, en raison de son approche combinée qui vise à la fois la préservation et la mise en valeur de la nature et de la biodiversité, ainsi que l’éducation et l’interprétation du milieu naturel (Fennell, 2001 ; Dimantis & Getz, 2017 ; Weaver, 2006). L’éducation dans l’écotourisme permet d’une part de stimuler la curiosité des voyageurs, en les amenant à prendre position sur les problématiques de développement durable et d’autre part, d’offrir aux visiteurs, à travers des supports pédagogiques adaptés, des informations pertinentes et fiables sur la nature et la culture des lieux visités. L’approche éducative favorise l’interprétation du milieu naturel, valorise la diversité culturelle et assure le dialogue responsable entre les voyageurs et les communautés locales (Dekhili & Achabou, 2014). À travers ses pratiques, l’écotourisme promeut un tourisme respectif à l’environnement et aux particularités locales (OMT, 2002).
À partir des années 90, plusieurs modèles conceptuels, permettant de promouvoir les avantages de l’écotourisme, ont vu le jour. Le 1er modèle théorique, conçu par les Nations Unies en 1992, reposait sur les 3 piliers du développement durable. L’écotourisme est caractérisé par sa capacité à concilier entre la réduction de l’impact environnemental (le pilier de l’environnement), la contribution à l’emploi et à l’économie locale (le pilier de l’économie) et le soutien des communautés locales (le pilier social). Ces 3 piliers sont tous considérés comme essentiels pour un développement durable de l’écotourisme. Durant les années 2000, d’autres cadres conceptuels ont tenté d’expliquer les principes et les contours de l’écotourisme. Nous citons, à titre non limitatif, le modèle des 4 principes de l’écotourisme défini par la Société Internationale de l’Écotourisme (SIE). Ces 4 principes sont la minimisation des impacts négatifs du tourisme, la sensibilisation et le respect des cultures locales, le soutien à la conservation et l’implication des communautés locales. Enfin, le modèle des 5 composantes de l’écotourisme développé par Fennell (2005). Son modèle repose sur les 5 éléments clés qui doivent être présents pour qu’une activité touristique puisse être qualifiée d’écotourisme à savoir : l’attraction naturelle, l’activité éducative, la gestion responsable, la participation locale et les retombées économiques.
L’objet de cette synthèse théorique est de mettre en lumière la contribution des activités écotouristiques au développement des territoires. Aussi jugeons-nous intéressant de mobiliser le modèle des 3 piliers de développement durable, car il permet d’apporter plus de réponses au sujet étudié. D’abord, le modèle permet de prendre en compte les différentes dimensions du tourisme et de ses impacts sur les territoires et les populations. Ensuite, il permet d’identifier les opportunités et les défis que représente l’écotourisme pour concilier les besoins économiques, sociaux et environnementaux des acteurs impliqués. Enfin, il permet de définir des critères et des indicateurs pour évaluer la performance et la durabilité de l’écotourisme.
La déclinaison des 3 piliers du développement durable sur l’écotourisme permet d’avoir une offre touristique soutenable et équilibrée. En effet, sur le plan économique, l’écotourisme devrait générer des revenus pour les communautés locales, créer des emplois, diversifier les sources de revenus et valoriser les produits locaux (Laajini, Gmira, 2020). Sur le plan social, il devrait favoriser la participation des populations locales à la gestion du tourisme, renforcer leur identité culturelle, promouvoir l’éducation et la sensibilisation et encourager le dialogue interculturel et le respect mutuel (Tardif, 2003). Sur le plan environnemental, l’écotourisme devrait réduire l’impact écologique du tourisme, protéger la biodiversité et les écosystèmes, soutenir la conservation et la restauration des ressources naturelles et promouvoir l’utilisation rationnelle de l’énergie et des déchets (Weaver, 2008 ; Honey, 2008).
Plusieurs principes, découlant de l’approche du développement durable, guident la pratique de l’écotourisme tels que le principe de précaution (éviter les actions qui peuvent avoir des conséquences irréversibles sur l’environnement), le principe de participation (associer les acteurs locaux à la planification, à la gestion et au contrôle de l’écotourisme), le principe d’équité (répartir équitablement les bénéfices et les coûts de l’écotourisme entre les différents acteurs) et le principe d’éducation (informer et former les touristes, les prestataires et les populations locales sur les valeurs et les pratiques de l’écotourisme). Ces 4 principes visent à minimiser les impacts physiques, sociaux, comportementaux et psychologiques sur l’environnement et sur la culture des destinations visitées. Ils visent à sensibiliser la communauté locale et les visiteurs à l’importance de respecter l’environnement et la culture, en adoptant des comportements responsables et en contribuant à la conservation et à la valorisation du patrimoine naturel et culturel. Ces principes permettent d’offrir des expériences positives aux visiteurs et aux habitants, en favorisant l’échange, le partage, l’apprentissage et l’enrichissement mutuel. Ils fournissent des avantages financiers directs pour la conservation de l’environnement, en soutenant les initiatives locales de protection de la biodiversité, de restauration des écosystèmes ou de gestion durable des ressources. Ils permettent finalement de générer des avantages financiers pour l’économie locale, en créant des emplois, en valorisant les produits de terroir, et en impliquant les acteurs locaux dans la planification et la gestion du tourisme (Hall & Page, 2009 ; Spencely et al., 2012 ; Epler Wood ,2017).
Méthodologie
Notre étude poursuit un objectif compréhensif, car nous voulons comprendre la contribution de l’écotourisme à la patrimonialisation des ressources territoriales et au développement des territoires. Pour cela, nous nous sommes basés sur une approche qualitative combinant deux modalités de recueil de données (Tableau 1).

Nous avons choisi de collecter et d’analyser les récits de voyage pour dégager les actions de promotion, de sensibilisation et d’aventure réalisées par les touristes. Pour cela, nous avons utilisé des sites de commentaires en ligne (Tableau 2).

En matière d’analyse, les récits de vie sont épurés et corrigés puis structurés grâce au logiciel Tropes2C’est un logiciel d’analyse sémantique et de text ...continue. L’analyse de discours nous a permis de dégager, suivant l’univers de référence 1 de Tropes, plusieurs familles de concepts (Figure 1). Ces concepts ont été catégorisés en deux : la patrimonialisation et le développement des territoires.

Cette démarche a été couplée avec une enquête réalisée auprès de 4 acteurs associatifs œuvrant dans le domaine de l’écotourisme. Ce choix répond aux principes de la saturation et de la représentativité théorique tels qu’ils sont définis par Guest et al. (2006). Les acteurs sont choisis selon leurs pertinence et apport au sujet étudié. Pour des conditions de confidentialité, les acteurs ont été codés.

Le guide de l’entretien est structuré en 3 thèmes :
- Les activités écotouristiques réalisées ;
- Les problèmes constatés ;
- Les leviers d’actions proposés.
Ces thèmes ont été formulés sur la base de la synthèse théorique et conceptuelle et sur la base des résultats de l’analyse effectuée sur les récits de voyage collectés.
l’écotourisme à l’épreuve de la réalité
À lumière de l’analyse des récits de voyage, nous montrons que l’écotourisme, sous certaines conditions, favorise la patrimonialisation des ressources naturelles et culturelles des destinations visitées (1). Puis, nous discutons les leviers d’actions pour que l’écotourisme constitue un moyen pour le développement des territoires (2).
L’écotourisme et les ressources territoriales : Un processus particulier de patrimonialisation
Grâce à sa diversité naturelle et culturelle, le Maroc dispose d’un énorme potentiel écotouristique. L’ensemble des stratégies nationales du tourisme (notamment Vision 2020 et la feuille de route 2023-2026) considèrent le tourisme durable comme une priorité stratégique3Compte tenu de sa forte participation à la richesse ...continue et une locomotive qui permet de patrimonialiser les ressources territoriales au Maroc (Cmsd, 2021), ce qui contribue à la réalisation de plusieurs objectifs de développement durable (ODD), notamment (ODD) 8 (Travail décent et croissance économique), l’ODD 11 (villes et communautés durables), l’ODD 12 (consommation et production responsables), l’ODD 13 (lutte contre les changements climatiques).
Patrimonialiser une ressource territoriale, c’est reconnaître sa valeur patrimoniale, sa singularité et sa fragilité. D’où l’intérêt de sa protection, restauration et valorisation. C’est dans ce sens que l’écotourisme favorise la transmission et la sauvegarde du patrimoine bâti et non bâti des communautés locales, comme les kasbahs, les langues, les savoir-faire, les traditions, les expressions artistiques, etc. Cela crée des occasions d’échange, de partage et d’apprentissage avec les visiteurs « Youssef nous parle de la montagne, Ali de la culture berbère, les deux vivent ici, ils connaissent la région comme leur poche ! » nous raconte un touriste dans son récit. L’écotourisme peut également encourager la diversité culturelle et le développement des expressions créatives locales, comme l’artisanat, la gastronomie, la musique ou la danse, en valorisant la richesse et l’originalité patrimoniale « (…) la maison d’hôte prépare des plats typiquement marocains à base de produits bio, une véritable expérience gustative ! » nous explique un touriste dans son récit.
Cette forme de tourisme contribue à l’autonomisation et à l’épanouissement des acteurs locaux à travers leur implication dans la gestion, la conservation et l’animation du patrimoine (UNESCO, 2016). Permettre de partager les connaissances, compétences, valeurs et traditions avec les visiteurs renforce la fierté et la confiance en soi des communautés locales. « Le guide est originaire de la région, il partage l’amour du Maroc avec sincérité et dans une approche très ‘’écotouriste ‘’ sans le moindre travers » partage un touriste dans son récit. De surcroît, l’écotourisme stimule la créativité et l’innovation des communautés locales (Lévesque, 2010), en les encourageant à développer des produits et des services touristiques originaux. En effet, pour la construction ou la rénovation des hébergements touristiques, les destinations d’accueil recourent à des matériaux locaux, des techniques ancestrales et des savoir-faire artisanaux en limitant l’impact environnemental. « Un gîte construit par les villageois et à fort cachet architectural, il ressemble vraiment à un musée ! » nous explique un touriste dans un son récit. L’écotourisme sensibilise donc les visiteurs et les acteurs locaux à l’importance de l’identification, conservation et valorisation du patrimoine aussi bien pour l’identité locale, la mémoire collective, la diversité culturelle des territoires que pour l’économie locale. La valorisation du patrimoine bâti et non bâti contribue au développement économique et social des communautés locales, car cela crée des emplois, des revenus et des opportunités de formation liés au patrimoine (Garat et al., 2005).
La patrimonialisation des ressources touche toutes les composantes de l’écosystème. Les oiseaux sont souvent une source d’attraction touristique dans des zones riches en biodiversité. L’observation des oiseaux est une activité populaire qui permet de découvrir la diversité et la beauté des espèces aviaires et de sensibiliser les visiteurs et les communautés locales à leur protection. « Un guêpier pris sur la terrasse au petit déjeuner, un bruant sur la fenêtre de la chambre, on a manqué l’aigle royal malheureusement ! » nous raconte un touriste dans son récit. Le Maroc est un pays riche en biodiversité aviaire, avec plus de 500 espèces d’oiseaux recensées, dont 15 endémiques ou quasi endémiques (GREPOM, 2023). Les amateurs de l’écotourisme ornithologique peuvent partir en trek dans l’Atlas et observer les oiseaux dans les hautes terres de transhumance nomade. Ils peuvent aussi séjourner dans un écolodge au bord d’un lac et partager la vie de familles paysannes tout en admirant la diversité des espèces aquatiques. Ils peuvent aussi visiter les villes historiques du Maroc et découvrir leur patrimoine culturel et ornithologique. « Un vrai havre de paix ici, au Maroc. Dormir dans un bivouac et se réveiller le matin sur le chant des oiseaux, une thérapie à part entière » nous raconte un touriste dans son récit. Malgré les potentialités ornithologiques dont dispose le Maroc, l’écotourisme ornithologique fait face à plusieurs problèmes relatifs notamment au manque de réglementation spécifique4Le Maroc dispose de 11 parcs nationaux qui visent à ...continue à cette activité, au manque de financement et d’accompagnement des acteurs locaux, au manque de communication autour de cette formation et au manque de sensibilisation des acteurs locaux aux bonnes pratiques de l’écotourisme ornithologique. Ces problèmes bloquent le développement de cette offre et limitent sa visibilité et sa notoriété auprès des potentiels clients (Thévenot et al., 2003 ; Hilmi, 2020).
Les plantes sont des éléments importants de la biodiversité et des paysages, qui attirent les visiteurs dans des zones naturelles. L’observation des plantes est une activité qui permet de découvrir la diversité et la beauté des espèces végétales et de sensibiliser à leurs respect, conservation et protection. « Nous avons profité de notre séjour pour contempler avec admiration l’arbre endémique, l’arganier. Une merveille !» nous raconte un touriste dans son récit. Le Maroc possède une flore exceptionnelle, avec plus de 3900 de plantes vasculaires dont 22% sont endémiques (Benabid et al. 2019). L’écotourisme botanique permet aux visiteurs de s’émerveiller devant la beauté des jardins, des parcs nationaux et des paysages naturels, mais aussi de contribuer au développement économique et social des communautés locales qui vivent en harmonie avec la nature. « J’ai pris beaucoup de photos : cactus, roses, palmiers… » nous explique un touriste dans son récit. Il existe de nombreux exemples d’écotourisme botanique au Maroc, comme le jardin botanique de Marrakech, qui est un lieu de promenade paisible où l’on peut admirer une grande variété de plantes, dont des cactus, des palmiers, des bougainvilliers et des roses, le jardin botanique de Rabat, qui abrite une grande variété de plantes, y compris des arbres fruitiers, des roses, des cactus et des palmiers, et qui est également un lieu d’étude pour les botanistes et les jardiniers, ou encore le parc national d’Ifrane, qui est connu pour ses forêts de cèdres, ses champs de neige et ses cascades, ainsi que pour sa faune sauvage. Ce potentiel botanique est toutefois menacé par la surexploitation humaine, la dégradation des habitats, les espèces invasives, la perte de savoirs traditionnels et surtout par les retombées désastreuses du dérèglement climatique. D’où l’urgence de la conservation et la valorisation de la flore marocaine, en s’appuyant sur les conventions internationales, les politiques nationales, les initiatives locales et les outils scientifiques (Benabid et al., 2019).
Pour découvrir le potentiel écotouristique dont dispose le Maroc, nous constatons, à travers l’analyse des récits de voyage, que les touristes privilégient plutôt les randonnées pédestres, à vélo ou à cheval dans des espaces naturels protégés ou non habités ; les safaris ou les excursions pour observer la faune et la flore sauvages dans son milieu naturel, avec un guide des espaces naturels et un matériel adapté ; la visite de sites culturels ou historiques, en respectant les traditions et le patrimoine locaux ; le séjour dans des hébergements écologiques, comme des gîtes ruraux, des écolodges ou des yourtes ; des treks dans l’Atlas ou le désert ; des séjours chez l’habitant « Les randonnées dans la forêt des arganiers, la gentillesse des gens, le calme, c’est juste ce que nous cherchions » nous raconte un récit de voyage.
Nous rappelons que nous ne pouvons pas lier uniquement l’écotourisme aux seules ressources territoriales. À notre sens, la notion d’aménités environnementales est plus globale. En effet, les aménités environnementales regroupent les aménités matérielles (ressources naturelles, espaces ruraux, espaces récréatifs) et immatérielles (patrimoine culturel, expressions artistiques locales, hospitalité, bienveillance…). Ces aménités procurent un bien-être social aux collectivités et constituent un facteur d’attractivité territoriale (Ribière, 2010). Partant de l’hospitalité comme aménité immatérielle, elle implique le respect, la générosité, la bienveillance et la convivialité envers les étrangers. Elle peut être liée à la culture, à la tradition, à la religion, à l’éthique, etc. de la population locale. « Je reviens toujours à cet endroit parce que j’ai noué une relation avec les villageois (…) ils sont beaux, souriants et aimables. Ils partagent tout avec bienveillance et amour ! » nous raconte un récit de voyage. L’hospitalité peut contribuer à l’attractivité et à l’identité d’un territoire, en créant un climat de confiance et de sympathie entre les hôtes et les invités. Elle peut aussi favoriser le développement durable des territoires, en facilitant l’échange, le partage, la solidarité, la compréhension mutuelle, etc. entre les acteurs locaux et les visiteurs (Telfer, 2000 ; Cinotti, 2012). L’hospitalité peut être un facteur de développement de l’écotourisme, car on ne commercialise pas uniquement une destination, mais une vie sociale.
Si l’écotourisme n’est pas pratiqué d’une manière durable, des effets négatifs aussi bien sur l’environnement, la culture que sur la société des destinations visitées pourront être constatées. Plusieurs études montrent que la surfréquentation, la pollution et l’introduction d’espèces invasives contribuent à la dégradation des écosystèmes et à la perturbation de la faune et de la flore (Benabid et al., 2019). « Un parfait respect de l’environnement, pas de polluant, pas de plastique, que du naturel, ne touchez à rien SVP, laissez ces villageois tranquilles ! » nous raconte un récit de voyage. Également et pour répondre aux stéréotypes des visiteurs, l’écotourisme pourrait causer une perte de l’authenticité et de la diversité culturelle, à cause de l’acculturation forcée, de la folklorisation, de l’uniformisation excessive ou de la commercialisation non éthique des traditions et des savoir-faire locaux (Pic, 2022). À cela s’ajoute, la dépendance économique et sociale, à cause de la saisonnalité et de la concurrence. « Nous avons visité des coopératives féminines de l’huile d’argan. Naima nous explique que la coopérative fait vivre plusieurs familles, mais la vente est malheureusement saisonnière » nous raconte un récit. L’écotourisme pourra être une source d’une surexploitation des ressources naturelles et culturelles au détriment des besoins et des droits des communautés locales (Breton, 2019). Il peut également entraîner des conflits ou des tensions culturelles entre les communautés locales et les visiteurs, si ces derniers ne respectent pas les codes, les valeurs ou les croyances des premiers, ou s’ils imposent leur vision ou leur mode de vie (Leroux, 2010b).
Écotourisme et développement des territoires
L’écotourisme peut être un moyen de développement des territoires en raison de son impact économique positif sur les communautés locales. Les touristes qui visitent les destinations d’écotourisme sont souvent intéressés par la culture et l’environnement locaux, ce qui peut encourager les communautés locales à préserver leur patrimoine naturel et culturel (Blondy, 2016). De plus, l’écotourisme peut aider à diversifier l’économie locale en créant des emplois dans des secteurs tels que l’hôtellerie, la restauration et le transport (Nations Unies, 2015). L’écotourisme peut contribuer également à la protection de l’environnement en encourageant les pratiques durables et en sensibilisant les touristes aux problèmes environnementaux locaux (Fennell, 2005). La mobilisation du modèle des piliers du développement durable revient à considérer l’écotourisme en tant qu’outil qui permet de concilier les dimensions économique, sociale et environnementale du tourisme. Sur le plan économique, l’écotourisme favorise la création de l’emploi et garantit des revenus pour les populations locales pauvres ou marginalisées. Ces derniers peuvent bénéficier de la demande touristique pour générer des flux grâce à la vente des produits locaux. « Grâce à l’écotourisme, j’ai acheté 3 dromadaires, je n’ai commencé avec rien, mais vraiment rien !» nous explique A1. L’écotourisme favorise la diversification et la compétitivité de l’offre touristique permettant d’attirer des touristes plus exigeants, plus fidèles et plus respectueux. La diversification de l’offre touristique contribue à renforcer l’image et l’attractivité du territoire. « Nos clients sont très exigeants, ils viennent pour vivre une expérience humaine dans le calme et dans la tranquillité » nous explique A3. Ce tourisme stimule l’innovation territoriale, en incitant les acteurs locaux à s’adapter aux besoins et aux attentes des touristes, en proposant une offre territoriale singulière et distinctive. « Nous proposons des circuits écotouristiques courts, moyens et longs. Nous nous assurons à ce que nos clients soient entièrement satisfaits. On innove chaque année ! » nous explique A2. Il peut atténuer la pauvreté et les inégalités par la redistribution des bénéfices du tourisme et par l’amélioration des conditions de vie des populations locales (Tendeng & Diombera, 2022). « Nous faisons vivre plusieurs familles, plusieurs femmes et c’est grâce aux flux générés par l’écotourisme que plusieurs enfants sont scolarisés (…) » nous explique A1. Sur le plan environnemental, l’écotourisme contribue à la préservation et la restauration de la biodiversité et des écosystèmes, grâce aux actions de sensibilisation au profit des touristes et des acteurs locaux, et au financement de projets de conservation5Il existe au Maroc plusieurs associations de protection de ...continue. « Cette authentique Kasbah de style et d’origine berbère a été restaurée entièrement dans la plus grande tradition artisanale » nous raconte un récit de voyage. Ce tourisme permet d’assurer la transmission du patrimoine culturel et des savoirs locaux, grâce au renforcement de l’identité et de la fierté des communautés locales. « J’ai appris ça de mes parents. Eux aussi l’ont appris de leurs parents. Je vais apprendre ça à mes enfants ! » nous explique avec sourire A4. Ce sentiment d’appartenance de la communauté locale est renforcé par le fait qu’on leur donne une voix dans la gestion du tourisme. D’où l’intérêt de la participation et de l’implication des communautés locales dans la gestion et la gouvernance du tourisme, à travers la participation et la concertation entre les différents acteurs du territoire.
Toutefois, l’écotourisme est freiné par plusieurs problèmes limitant ses effets d’entrainement sur le développement économique des territoires. Parmi les principaux blocages auxquels fait face l’écotourisme, il y a la faible rentabilité des activités écotouristiques, qui peuvent être confrontées à une faible demande, à une forte saisonnalité, à une concurrence accrue ou à des coûts élevés. « Nous ne vendons pas un produit standardisé, mais un produit singulier. Cela demande beaucoup d’argent. D’autant plus, tout le monde veut faire de l’écotourisme, du tourisme solidaire…une vraie anarchie ! » rétorque A1. Ce constat nous renvoie directement à la problématique du manque de réglementation, de contrôle ou de certification du tourisme durable, qui peut entraîner des pratiques abusives ou trompeuses (greenwashing), ou une dégradation de la qualité des prestations touristiques (Dupont, 2019). À cela s’ajoute, le manque de formation, d’accompagnement ou de financement des acteurs locaux du tourisme durable, ce qui peut limiter leur capacité à offrir une qualité de service, à se différencier et à se développer. « On est livré à nous-mêmes (…), même le programme de financement Forsa6C’est un programme de financement et de soutien à ...continue, je n’en ai pas bénéficié ! » déplore A4. Également, le manque de coordination, de coopération ou de concertation entre les acteurs locaux du tourisme durable, qui peut générer des conflits d’intérêts, des rivalités ou des inégalités entre les bénéficiaires du tourisme. « Franchement, nous travaillons seuls. L’accompagnement et l’implication font défaut ! » nous explique A2. Le dernier, non le moindre, c’est le manque de diversification, d’innovation ou d’adaptation de l’offre touristique durable qui peut réduire sa compétitivité, sa résilience ou sa pérennité face aux évolutions du marché ou aux aléas climatiques.
Au terme de cette analyse, nous formulons certains enseignements susceptibles d’aider au développement de l’écotourisme :
- Regrouper l’ensemble des activités émergentes de l’écotourisme sous forme de pôle spécialisé dans des thématiques liées à l’écotourisme, comme la gastronomie, la montagne, l’ornithologie, la botanique. Ces pôles, à l’instar du modèle français7En France, les pôles d’excellence ruraux (PER) ...continue, doivent bénéficier de financements publics et privés pour favoriser leur développement et leur distinction.
- Miser sur l’écovolontariat, qui permet aux touristes de participer à des missions de protection de la faune et de la flore, tout en découvrant des lieux exceptionnels. L’écovolontariat permet aux citoyens engagés de contribuer à des projets liés à la biodiversité, tout en découvrant des lieux exceptionnels et en vivant une expérience enrichissante sur le plan humain et personnel. Cette démarche demande une implication du tissu associatif local.
- Encourager l’idée de « partage du chez-soi » qui offre une expérience authentique et solidaire et qui permet aux touristes de s’imprégner de la culture locale. Le tourisme chez l’habitant offre aux touristes une aventure identitaire à dimension humaine et historique. Cette approche est subordonnée à des actions de sensibilisation, de formation de la communauté locale pour éviter les tensions culturelles.
- Encourager le secteur associatif impliqué dans le domaine de l’écotourisme grâce à l’accompagnement et au financement des initiatives émergentes de l’écotourisme. Les associations sont la boucle de rétroaction la plus sensible dans la chaine de valeur écotouristique, car elles accompagnent les touristes et elles sont mobilisatrices du savoir local. Malheureusement, le tissu associatif au Maroc est fragile, il n’est ni écouté ni impliqué et sa représentativité dans les organes de gouvernance professionnelle8Conseil provincial et région du tourisme (CPT et CRT). est très faible (Laajini & Gmira, 2020).
- Digitaliser le secteur de l’écotourisme pour faciliter le contact entre les visiteurs engagés et les établissements touristiques écoresponsables. Le digital est devenu un outil indispensable pour le tourisme en général, car le touriste d’aujourd’hui se renseigne avant/durant son voyage auprès des internautes sur les réseaux sociaux (il consulte les commentaires, les photos, les vidéos, il cherche des applications…). D’où l’importance d’accompagner les acteurs locaux dans leur transformation digitale en les formant aux outils de la commercialisation en ligne et de l’Inbound marketing.
Conclusion et perspectives
Dans ce travail, nous avons essayé de montrer le rôle que joue l’écotourisme dans le développement des territoires. Nous avons cherché à comprendre comment les pratiques écotouristiques contribuent à la patrimonialisation des ressources territoriales et induisent, par conséquent, une dynamique économique locale. Pour cela, nous nous sommes appuyés sur le modèle des 3 piliers du développement durable proposé par l’ONU dans les années 90 (piliers environnemental, économique et social).
En suivant le canevas de Guest et al. (2006), notre étude compréhensive s’est basée sur la triangulation de deux sources de données : les récits de voyage et les entretiens semi-directifs. Nous avons analysé à la fois les pratiques écotouristiques privilégiées par les touristes, ainsi que la contribution de l’écotourisme dans le développement territorial. Notre analyse s’est articulée autour de deux axes : le premier a analysé la capacité de l’écotourisme à patrimonialiser les ressources territoriales marocaines. Le second a examiné l’apport de l’écotourisme au développement des territoires. Les résultats montrent que cette forme de tourisme valorise les ressources non exploitées ou sous-exploitées et favorise un développement territorial grâce à la valeur économique créée par la marchandisation de ces ressources.
En somme, nous pouvons affirmer que l’écotourisme est un levier pour le développement territorial, mais qu’il requiert également un climat favorable pour se développer. Nous recommandons donc d’accorder davantage d’attention aux initiatives locales, portées principalement par les associations et les coopératives, afin de tirer parti des aménités environnementales, dont dispose le Maroc, et de favoriser leur allocation au profit de développement des territoires.
References
| 1. | ↑ | La première définition de l’écotourisme a été introduite en 1987 par Ceballos-Lascurain. |
| 2. | ↑ | C’est un logiciel d’analyse sémantique et de text mining. Sur la base des données textuelles (issues des entretiens, des récits, des commentaires…), le logiciel permet de dégager les thèmes, les acteurs, les relations, les opinions, les émotions et le style qui structurent ces données textuelles. |
| 3. | ↑ | Compte tenu de sa forte participation à la richesse nationale (d’environ 7 % selon CESE). |
| 4. | ↑ | Le Maroc dispose de 11 parcs nationaux qui visent à préserver la nature et la biodiversité. Ces parcs couvrent une superficie globale de 2.84 millions d’hectares et ils sont placés sous la tutelle du Haut-Commissariat des Eaux et Forêts et à la Lutte contre la Désertification. |
| 5. | ↑ | Il existe au Maroc plusieurs associations de protection de patrimoine dont notamment l’Association Marocaine pour la Protection du Patrimoine. Cette association mène des actions de plaidoyer, de recherche, de documentation, d’éducation et de coopération en faveur du patrimoine marocain. |
| 6. | ↑ | C’est un programme de financement et de soutien à l’entrepreneuriat au Maroc, lancé en avril 2022. |
| 7. | ↑ | En France, les pôles d’excellence ruraux (PER) contribuent à valoriser les atouts et les ressources des territoires ruraux. |
| 8. | ↑ | Conseil provincial et région du tourisme (CPT et CRT). |
Références bibliographiques
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