Communication de patrimonialisation pour le marketing territorial : cas des patrimoines naturel et culturel de la région de Taza

, et

Résumés

Le patrimoine naturel et culturel a une valeur en tant que ressource susceptible de contribuer au développement territorial, il est également moteur de l'essor urbain et de l'émergence d'un développement durable centré sur l’humain. Dans ce sens, le Maroc a donné une grande importance aux ressources patrimoniales avec l’avènement de la Constitution de 2011 et la reconnaissance de la diversité culturelle de la société marocaine et son caractère multidimensionnel : amazighe, hassanie et juive. Le patrimoine est considéré comme une forme de construction sociale et un héritage commun, répondant aux attentes et aux besoins des sociétés. Dans le même sillage, le patrimoine immatériel et sa valorisation se présentent comme des vecteurs importants du développement local des territoires sur les plans économique, politique et social. Les richesses patrimoniales et les potentialités de chaque région contribuent à l’affirmation de l’identité locale et l’émergence d’un développement durable et d’une modernité responsable.


يكتسي التراث الطبيعي والثقافي قيمة كبيرة باعتباره موردا قادراً على المساهمة الفعالة في التنمية الإقليمية، كما يعتبر القوة الدافعة للنمو الحضاري، ويساهم في التنمية المستدامة التي تتخذ من العنصر البشري محوراً لها. وفي هذا الاتجاه، فقد أولى المغرب أهمية كبيرة لهذا الموروث من خلال دستور 2011 و كذلك عبر الاعتراف بالتنوع الثقافي وطابعه المتعدد : امازيغي، حساني ويهودي.
يُعتبر التراث شكلاً من أشكال البناء الاجتماعي وموروثا مشتركا، يستجيب لتطلعات ومتطلبات المجتمعات. وفي نفس الإطار، فإن تعزيز التراث اللامادي يعتبر من العوامل الهامة للتنمية المحلية للأقاليم، سواء على المستوى الاقتصادي أو السياسي أو الاجتماعي. فالتراث المتنوع بالإضافة إلى إمكانيات كل جهة يساهمان في تدعيم الهوية المحلية و تكريس التنمية المستدامة و الحداثة المسؤولة.
The natural and cultural heritage has a value as a resource capable of contributing to territorial development, it is also a motor of urban growth and the emergence of people centered sustainable development. In this sense, Morocco has given great importance to heritage resources with the advent of the 2011 Constitution and the recognition of the cultural diversityand the multidimensional character of Moroccan society: Amazigh, Hassani and Jewish.Cultural heritage is a form of social construction and a common heritage, responding to the expectations and needs of societies.Accordingly, intangible heritage and its promotion are important vectors of the local development of territories on the economic, political and social levels. Heritage treasures and the potential of each region contribute to the affirmation of local identity and the emergence of sustainable development and responsible modernity.

Texte intégral

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Introduction

Le développement territorial est un enjeu important pour l’État afin de réduire les disparités sociales, culturelles et économiques entre ses douze régions. En effet, plusieurs projets, plans de développement régionaux, visions et stratégies ont été mises en place pour accélérer le développement des régions tout en s’appuyant sur les ressources locales de chacune. Les réformes territoriales entreprises par le Maroc, 1 Le Maroc a mis en place une réforme de régionalisation ...continue , ont pour objectif le renforcement de l’adéquation et de l’impact des politiques publiques dans les territoires. Le patrimoine, en tant que ressource territoriale, est désormais au centre des processus de patrimonialisation et des nouveaux enjeux territoriaux. En effet, il se trouve confronté à des défis de développement humain et social (Boujouf, 2014). La région de Taza recèle d’importantes potentialités naturelles et culturelles susceptibles de booster son développement territorial.
La région de Taza est caractérisée par la grande importance que donnent ses habitants aux arts populaires, à la musique, à la danse et à la poésie, ainsi qu’aux coutumes et aux traditions locales liées au mariage, à la naissance, à la circoncision, aux funérailles, à l’éducation et à d’autres pratiques sociales. En effet, les différentes pratiques culturelles et les appartenances tribales de la population (arabe, amazigh) de ce territoire font la richesse de leur patrimoine culturel.
Comment la valorisation du patrimoine culturel et naturel de la province peut-elle constituer un vecteur de développement territorial ?En guise de réponse à ce questionnement, on pourrait s’appuyer sur deux hypothèses :
– le développement territorial de la région se base sur les ressources locales, notamment le patrimoine naturel et culturel ;
– la mise en communication du patrimoine culturel et naturel de la province, à des fins de développement territorial demeure inadéquate.
Pour répondre à ces questions, nous nous appuyons sur une approche qualitative. Des entretiens semi-directifs sont réalisés auprès de la population locale. Notre article commence d’abord par une détermination de notre cadre conceptuel ; ensuite, une deuxième partie aborde le patrimoine de la province, et enfin, la dernière partie sera consacrée à notre méthodologie et aux résultats de l’étude.

Patrimoine : l’atout du territoire

Le patrimoine est devenu aujourd’hui un phénomène d’actualité vive, excédant largement le cercle des spécialistes, libéré du monopole de l’État, se développant hors de son terreau occidental d’éclosion, et qui tend à englober, par sa capacité de fixation (objet, monument, lieu, pratique culturelle, être vivant…), les formes complexes et plurielles d’objectivation d’un passé-présent ou d’un « déjà-là » : tradition, mémoire, histoire, culture, environnement, etc. (Tornatore, 2010). Selon Jean-Louis Tornatore (2007 : 2)le patrimoine reflète un rapport au monde : « l’activité patrimoniale réfère aux modalités d’inscription du monde pour la constitution de collectifs – au sens donné par la sociologie de la traduction d’association d’humains et de non humains – et particulièrement à la construction de dispositifs et à la mise en œuvre de procédures d’établissement et d’entretien des paramètres temporels et spatiaux d’identités collectives».
Les chercheurs se sont interrogés sur comment les objets, sites, pratiques vivantes deviennent-ils des patrimoines, sur les procédures de labellisation des territoires (Bessière, 2011 ; Faure, 2011 ; Bérard, Marchenay, 2004 ; Breton, 2004). En effet, la patrimonialisation est un processus dynamique qui permet, par des procédés institutionnels, d’identifier, de classer et de qualifier des objets patrimoniaux dans des domaines culturels ou naturels, matériels ou immatériels (Amougou, 2007 ;Davallon, 2006 ; Di Méo, 2007 ;Gravari Barbas, 2011 ;Micoud, 2004 ;Rautenberg, 2003 ;Veschambre, 2005).La transmission du patrimoine est la transmission de la vie même, mais sous une forme très intense et éprouvante (Le Goff, 1998 : 39) afin de lutter efficacement contre la dégradation et la destruction, le patrimoine reste incontestablement le meilleur moyen de transmission et de conservation des traditions, des savoirs et, bien sûr, des milieux naturels et culturels qui rendent notre monde si beau dès lors qu’on prend le temps de l’explorer, sans l’exploiter, avec respect et humilité (ibid. :24).
Le processus de patrimonialisation est aujourd’hui un phénomène largement expliqué (Davallon,2006 ; Amougou, 2004) et de nouvelles orientations de recherche ont été développées : la dimension politique de cette patrimonialisation et la manière dont le patrimoine devient un enjeu touristique (Rautenberg, 1998), sa dimension médiatique à travers l’analyse de l’histoire de récits requalifiant l’objet patrimoine (Tardy, 2003), l’étude d’objets sensibles dans la patrimonialisation (l’archéologie, le témoignage, le patrimoine des communautés). Ces recherches dans le champ des sciences humaines et sociales – et plus particulièrement celui des sciences de l’information et de la communication – s’attachent à comprendre comment la société construit son patrimoine (Watremez, 2008 :11).La patrimonialisation comme « processus de transmission et d’interprétation par un ensemble d’acteurs, d’objets et de pratiques venant du passé, et aussi d’appropriation de cet héritage, notamment, par la communauté détentrice de ce patrimoine » (Zerouali, 2014 : 97).
Aucun bien, territoire ou ressource ne peut donc spontanément prendre une forme patrimoniale sans le travail de collectifs spécialement dédiés à sa définition et à l’organisation de ses usages. Ce processus par lequel le patrimoine advient, la patrimonialisation permet à un groupe de réinvestir collectivement ou de se réapproprier des ressources jugées essentielles pour la (re)production de son identité. (Michon, et al., 2016 : 162).
Considéré comme ressource pour le territoire, le patrimoine est « un objet matériel ou immatériel sélectionné, révélé et transmis par un collectif social et engagé dans un projet pour sa référence temporelle.» (Senil, Landel 2013 : 4).Le considérant désormais comme un atout, les acteurs locaux ont conscience de la nécessité d’une communication autour du patrimoine local pour le valoriser mais également pour le protéger et le sauvegarder.

Communication territoriale : une valorisation du patrimoine du territoire

La communication territoriale a pour objectif de valoriser un territoire et le promouvoir. Elle est, en effet, « l’effort d’attractivité des territoires à des marchés concurrentiels pour influencer, en leur faveur, le comportement de leurs publics par une offre dont la valeur perçue est durablement supérieure à celle des concurrents » (Gollain, 2014 )2 www.marketing-territorial.org. Cette communication est essentielle surtout à l’heure où les territoires se positionnent et se définissent de plus en plus autour d’un marquage identitaire emblématique et d’un « imaginaire touristique » (Gravari-Barbas, 2011). « C’est une communication qui porte sur le « territoire » en tant que collectivité humaine dans un espace donné. Ainsi, prise comme objet d’étude, la communication territoriale peut être définie comme l’ensemble des communications produites dans et sur un territoire. » (Awono, 2015 : 90) Cette forme de communication présente « un ensemble de moyens et de supports qui diffusent les images des territoires. Il s’agit donc d’un espace privilégié de mise en scène patrimoniale et identitaire des destinations touristiques » (Voisin, Frustier, 2004 :1)
La communication territoriale est aujourd’hui nécessaire et surtout indispensable pour le rayonnement d’un territoire : elle permet son développement touristique certes, mais également économique. En effet, la communication territoriale est « un ensemble d’actions de communication menées par la collectivité et qui visent à promouvoir son image et ses projets vis-à-vis des citoyens et des différents partenaires » (Bendahan, El Hadhoudi, 2018 : 20) ;les acteurs publics et privés ont conscience du rôle de cette communication dans la promotion des territoires « à l’échelle régionale, nationale voire internationale, sont devenus nécessaires pour soutenir le développement économique et touristique » (Mégard, 2012 : 37).

Le développement territorial

La problématique du développement territorial, de retour dans les discours des chercheurs comme des politiques, se nourrit du lien concret au sol et de l’implication des différentes parties prenantes, mais également de la prise en considération des désirs et attentes des populations, toujours plus attentives et éduquées (Torre, 2015). Les ressources spécifiques jouent ainsi un rôle décisif en matière de développement territorial (Gumuchian, Pecqueur, 2007). En effet, des ressources spécifiques comme une compétence artisanale, un produit de terroir, un paysage remarquable, ne peuvent se reproduire ailleurs, car leur spécificité est liée au territoire d’origine. En générant de l’innovation territoriale par leur consommation sur place (tourisme…) ou leur transport (produits d’origine, avec forte spécification…) elles contribuent aux processus de développement (Campagne, Pecqueur, 2014).
La production de biens et services, ainsi que la création, la multiplication et l’utilisation des ressources offertes par les territoires constituent en effet la seconde finalité du développement territorial, et La mise en œuvre des chemins de développement ne peut reposer sur le seul transfert de richesses ; elle s’appuie avant tout sur la mobilisation, l’exploitation, et parfois l’exportation des ressources territoriales (Torre, 2018). En effet, le développement territorial associe trois dimensions du système territorial qui sont constitutives du potentiel de développement socio-économique (les ressources matérielles et immatérielles du territoire, le capital relationnel développé entre les individus impliqués dans les démarches de développement, la gouvernance locale) (Lacquement, Chevalier, 2016).
Aux pays du Maghreb, pour soutenir le développement territorial via l’activité touristique dans des zones arides, fragiles et menacées (caractérisées, entre autres, par des perturbations écologiques prononcées et des tensions sociales), les acteurs politiques et les décideurs économiques accordent une place centrale aux patrimoines matériels (El Gaied, Meyer, 2014) comme aux patrimoines immatériels. La valorisation des ressources locales de chaque territoire est, désormais, une nécessité afin de réaliser un développement territorial. Selon Bernard Pecqueur (2002 : 124), « les ressources ne sont pas également réparties dans l’espace, mais (que) tous les espaces ont ‘‘potentiellement’’ des ressources… à condition de les faire émerger et les valoriser au mieux ». La mise en valeur de ces ressources implique la mobilisation des acteurs locaux, des opérateurs privés et de la société civile.

Le patrimoine culturel et naturel de notre terrain

La ville de Taza : une ville de dynasties

Taza, vieille ville au passé riche, est située à environ 120 km à l’Est de Fès. C’est précisément à l’endroit où le Pré-Rif se rapproche le plus du Moyen-Atlas que la ville fut fondée (Escher, 1986).La ville qui se situe dans le Nord-Est du Maroc tire son nom du berbère «Tizi», qui donnera plus tard Taza. «Tizi», ou vallée, résume parfaitement ce qu’était auparavant cet espace : un point de passage. Un chemin incontournable pour relier les différentes autres régions du Maroc ancien, notamment entre la partie occidentale et celle orientale. Grâce à sa position géographique, Taza a joué un rôle important dans l’histoire des différentes dynasties successives au Maroc.
Le rôle stratégique de Taza est directement lié à son emplacement dans le couloir entre deux zones stratégiques du Maroc : le Rif et l’Atlas. La ville a pris une certaine importance en tant que ville de garnison, en raison de sa position stratégique (Escher, 1986).Ce qui fera, rapidement, d’elle une place militaire convoitée par les dynasties souhaitant imposer leur domination sur le Maroc. « Ce fut notamment le cas des Almohades qui en firent une place d’armes, une fois la ville sous leur autorité vers 1132. Avant eux, au Xe siècle, les Meknassa avaient déjà bâti, à l’entrée de Taza, un couvent fortifié pour barrer la route aux peuples envahisseurs qui attaquaient du côté Est » (Terrasse, 1934).
Outre son passé historique, la ville a un patrimoine culturel et architecturel d’une civilisation millénaire. Les monuments et sites historiques renvoient à des époques différentes (diverses), celles des Phéniciens, des Carthaginois, des Romains, des Arabes…L’ancienne médina de Taza a été classée, au début de l’année 2009, « patrimoine culturel national » par le ministère de la Culture, sur la base d’une demande soumise le 27 mars 2008 par l’Association des amis de Taza en partenariat avec la Direction régionale de la culture de Taza –Al Hoceima – Taounate. La province fait partie, dans le nouveau découpage administratif, de la région Fès-Meknès.
La grande mosquée de Taza, dite Jamâa El Kebir, figure sur la liste des monuments, sites et zones classés et renferme un important lustre importé d’Andalousie à la suite de la bataille d’Alarcos (Dahir du 21 juillet 1916 portant classement B.O., n° 197 du 31 juillet 1916, p. 783) 3 www.communeTaza.com. Cette mosquée a été construite par le sultan almohade Abd al Moumin dans la période postérieure à 1142. Selon le Kitab El-Istibsar, les murs ont été achevés en 1172. La mosquée a été agrandie sous le règne de la dynastie mérinide en 1292-1293 (Terrasse, 1943). En plus de cet édifice, la ville est connue par ses remparts, longs de presque 3 km, qui sont l’œuvre d’Abd el-Moumen, sultan al- mohade du XII eme siècle4 www.ville-taza.com.

Patrimoine naturel du territoire de Taza

La province se caractérise par la richesse de sa faune et sa flore. Elle recèle de nombreuses grottes qui suscitent l’intérêt des chercheurs, archéologues, historiens, géographes… et notamment les touristes et les aventuriers. La grotte la plus célèbre est la grotte de Friouato 5 La grotte de Friouato a été découverte en 1934, ...continue longue de 2000 m de progression sous terre et la grotte de la rivière Châara avec 1650 m sous terre. La région est également connue par ses montagnes, les plus notoires sont Jbel Bou Iblane et Jbel Bounaceur (3000 m d’altitude).Ces deux ressources sont deux sites susceptibles d’attirer nombreux touristes et passionnés des activités sportives comme le ski en hiver. En outre, les forêts de la région recèlent plus de 5000 espèces florales, 27 espèces de mammifères, 83 espèces d’oiseaux. Cette province dispose de ressources naturelles remarquables, en termes de diversité biologique, écologique et géologique.
Les ressources naturelles du territoire ont constitué la base des produits de terroir, de la vie quotidienne, les pratiques, et le savoir-faire de toutes ces tribus développées pour s’adapter aux conditions géographiques de la région.

Méthodologie de la recherche et résultats

Durant ces dernières années, le Maroc s’est intéressé au patrimoine culturel et naturel de ses régions à des fins de développement territorial. Cet engouement a suscité l’attention des chercheurs et professionnels. Cet intérêt exige plus de réflexion sur le plan théorique qu’empirique. Pour notre cas d’étude, nous avons opté pour une méthode qualitative pour approcher la population locale. Cette méthode se base sur des récits de vie et des entretiens semi-directifs.

Récits de vie et entretiens : éléments d’enquête

Dans une démarche de reconstruction mémorielle (Davallon, 2006 : 93) et une réflexion sur comment le patrimoine est identifié, présenté et valorisé par des acteurs locaux, nous avons opté pour la méthode des récits de vie. Pour Pierre Bourdieu (1986 :69), l’histoire de vie est une de ces notions du sens commun qui sont entrées en contrebande dans l’univers savant, d’abord chez les ethnologues puis, plus récemment et non sans fracas, chez les sociologues. La méthode s’inscrit clairement dans l’interactionnisme symbolique : elle repose sur une approche compréhensive des phénomènes et considère l’acteur social enquêté comme « un véritable observatoire du social, à partir duquel se font et se défont les interactions et actions de tous» (Le Breton, 2004 : 20).La réflexion autour de la problématique du patrimoine nous conduit souvent à croiser le lien entre territoire et identité, diversité culturelle et territoire, mémoire collective et territoire. Elle nous conduit également à nous interroger sur « l’articulation entre communication, lien social et territorialité » (Pailliart, 1993 : 14).
Nous avons choisi cette méthode pour des personnes considérées comme des trésors humains vivants. Pour les récits de vie, nous avons choisi quatre personnes ; les entretiens semi-directifs ont été menés auprès d’acteurs associatifs. Nous avons procédé par analyse thématique des deux outils, par des cadrages des récits des enquêtés qui sont présentés tout en demeurant objectifs par rapport au récit de chacun. L’enquête orale a été effectuée, durant le mois de juin 2019. L’analyse thématique des entretiens réalisés nous a permis de dégager les éléments suivants :

  • Un patrimoine culturel lié à l’appartenance tribale
  • Le patrimoine marocain est constitué de l’ensemble des biens ou des valeurs naturels ou culturels, matériels ou immatériels, mobiliers ou immobiliers, modestes ou élaborés, comprenant des sites, des constructions, des objets, des techniques, des savoir-faire, des arts, des connaissances, des croyances, des traditions, etc. qui nous ont été légués par nos ancêtres et que nous préservons pour les transmettre aux générations futures (Skounti, 2011). La province de Taza est formée de plusieurs tribus, cette composition est due à son histoire et aux différentes dynasties qui se sont succédé sur son territoire. Chaque tribu se compose de plusieurs fractions et développe sa propre identité culturelle au fil des années.
    « Notre province est un ensemble de tribus, chaque tribu a une culture différente, des coutumes, des traditions, des danses différentes. Il existe des tribus amazighes et celles arabes. Cela fait la richesse de cette province puisque nous n’avons pas un seul patrimoine mais des patrimoines, des identités et des mémoires différentes mais complémentaires » affirme notre interviewé1 6 Interviewé1 (Ali, 52ans, enseignant et actif dans le ...continue. En effet, la province se compose de plusieurs tribus en plus des Ghiatas, on trouve les Branès, Ghomaras et Tsoul les Meknassas, les Zouagha, les Béni-Ouarain.Selon la légende, c’est Moulay Idriss Ier qui leur donna le nom de Ghiata lorsqu’ils sont venus à son secours, le mot Ghiata est dérivé de « Aghata » qui signifie secourir en arabe. En effet, Ghiata constitue à côté de l’ancienne tribu Awraba, la tribu Ghomara et la tribu Meknassa une forte coalition qui permet à Moulay Idriss de dominer tout le Maroc du Nord 7 http://tribusdumaroc.free.fr/ghiata.php.
    Chaque tribu et chaque fraction de tribus sont connues par un art traditionnel, un métier artisanal, un savoir-faire…différents des autres fractions et tribus. Le fameux tapis de la province de Taza est fabriqué par la tribu des Beni Ouarain 8 Cette tribu est composée de 17 fractions dont AhlTaida, ...continue. Le panier et autres articles en doum, produits qui représentent tout un savoir-faire, sont fabriqués par la tribu de Beni Frassen 9 Les Beni Frassen est une fraction de la tribu des Tsoul, ...continue.
    En plus des produits du territoire, chaque tribu a des traditions particulières. À titre d’exemple, la musique et la danse des Ghiatas sont loin de celles des Beni Ouarain ou d’autres tribus et fractions, les premiers ont la danse du Hayt 10 L’Haït est un style de chant, musique et danse ...continue les autres Ahisdous. En effet, « Les tribus de Taza connues par la danse du Hayt sont les Branès et Ghiyataet les Tsoul qui sont aujourd’hui des tribus arabes. Le chant accompagnant cette danse est en arabe, tandis que Ahidous est en tamazight. Par conséquent, les tribus parlant Tamazight chantent l’Ahaïdous dans la partie Tamazight du Moyen Atlas (Beni Ouarayen, Aït Sghrouchen)» Interviewé4 11 Interviewé4 : Ahmed 62 ans membre de l’association ...continue .
    Comme la danse, la musique, le rituel, les cérémonies diffèrent d’une tribu à une autre, tout comme l’artisanat, le savoir-faire, le mode de vie. La diversité culturelle de ce territoire est liée aux différentes tribus dont il est composé. Chaque tribu a des marques, des liens et une mémoire collective qui constituent son patrimoine culturel. Ce patrimoine est transmis par filiation, de père en fils et d’une génération à une autre. Ce mode de transmission, souligné par nos interviewés, présente un risque de perte, puisque la culture de ces tribus se base sur l’oralité. Toutefois, il a un caractère de permanence lié au mode de vie et à l’identité collective de chaque tribu. En effet, ce caractère se manifeste, malgré la globalisation, dans les célébrations des fêtes et le mode de vie. Ce besoin collectif lié aux pratiques culturelles et traditionnelles reflète une affectation symbolique à l’héritage culturel. Selon Guy Di Méo (2007) cette affectation symbolique est une convention qui exprime un accord social implicite, territorialisé et institutionnalisé sur des valeurs collectivement admises; c’est là l’identité partagée.
    En effet, ce besoin collectif permet le maintien de la mémoire collective et la valorisation de tous les composants du patrimoine culturel de ce territoire. Le patrimoine de ce territoire fait référence à l’ensemble des valeurs, des pratiques, des biens naturels, matériels ou immatériels, de l’ensemble des tribus. L’appartenance tribale de chaque membre de la population crée, en effet, la richesse du patrimoine culturel de cette région. Cette richesse se reflète dans les produits du terroir de la région, les rituels festifs, les chants, les contes, les danses…Chaque élément renvoie à la mémoire et l’identité collective de chaque tribu. La succession de plusieurs civilisations a eu une influence sur le mode de vie et ainsi sur la transmission des savoir-faire, des pratiques d’une génération à l’autre.

  • Les produits du territoire une image de marque pour la province
  • Les produits du territoire présentent le croisement entre le savoir-faire, la culture, l’environnement et la nature de chaque région. « La majorité des habitants de la province de Taza occupe les zones rurales. L’économie locale dépend principalement du secteur agricole et l’artisanat. Ces deux secteurs emploient un nombre considérable de main d’œuvre et contribuent de manière significative à l’activité économique de la province, tandis que la contribution des autres secteurs demeure relativement faible dans l’économie locale, notamment les secteurs de l’industrie et du tourisme » souligne notre interviewé4. Le développement du secteur agricole et de l’artisanat se base sur une culture locale ancestrale, des traditions, l’authenticité et le savoir-faire local.
    « L’artisanat dans la province est un secteur principal au niveau social et économique. Il représente notre histoire, notre vie, j’ai appris la fabrique du tapis depuis mon jeune âge. Pour toutes les filles et femmes du village, la fabrication du tapis était une tâche principale pour aider à subvenir aux besoins de la famille. Nous fabriquons ce tapis avec de laine naturelle, la laine du mouton, en blanc et noir ou en couleurs. Le tapis en blanc et noir est considéré comme un tapis de luxe, on le trouve dans chaque maison. Nous le préparons pour la mariée, chaque femme prépare un tapis pour le mariage de sa fille. Une tradition que nous la gardons jusqu’à aujourd’hui. La fabrication du tapis passe par des étapes, le choix de la laine, les tisseuses et enfin le design » souligne notre interviewée 12Interviewée2 : Fatima 67 ans femme artisane.
    Ce secteur porte essentiellement sur, le tissage de tapis, broderie, sculpture sur bois, et couture traditionnelle (Taza et sa périphérie), le tissage de tapis Beni Ouaraien à Tahla, la sculpture sur pierre, vannerie et poterie à Oued Amlil et l’armurerie artisanale, ces objets font valoir des savoirs-faires ancestraux et reflètent les différentes cultures de ces tribus.
    « La province de Taza est connue avec le tapis des Beni Ouaraien, un tapis qui reflète l’histoire, la culture, le mode de vie et le savoir-faire de toute une tribu. La plupart des ateliers de tissage des tapis sont à l’intérieur des maisons malgré la création de quelques coopératives. Les conditions du travail de ces femmes ne permettent pas d’avoir un tapis de plus de 2mètres, une production importante. Il faut noter que le tissage d’un seul tapis prend un temps considérable entre un mois et deux à trois mois. Les coopératives produisent en moyenne 10 à 40 tapis par an, une moyenne très faible. Ce tapis est connu dans le domaine de la décoration élégante au niveau national et international. Le tapis des tribus des Beni Ouarain reflète une simplicité et un design rustique. Les designers des hôtels de luxe des villes de Fès et Marrakech ont été les premiers à choisir ce tapis dans la décoration et les propriétaires des bazars dans les deux villes. En plus de ces designers, le tapis était connu à l’étranger grâce aux originaires de la région, résidants à l’étranger, ils le procuraient comme souvenir et décoration dans leurs maisons et comme cadeaux pour leurs connaissances» note notre interviewé6 13Mohamed 55 ans, enseignant et membre associatif.. . La commercialisation des produits du terroir, notamment les tapis, était liée auparavant aux originaires de la région, résidants dans d’autres villes du Maroc ou à l’étranger.
    L’artisanat féminin dans la province reste une activité sociale. Elle est parallèle et complémentaire, et pour les femmes elle prend un caractère davantage social qu’économique. En effet, l’artisanat féminin est restreint et limité ce qui explique que l’artisanat à fort contenu culturel ne soit pas réellement une activité génératrice de revenus. La filière des produits du terroir présente, en effet, des opportunités prometteuses d’emploi dans le monde rural, d’un développement socio-économique durable. En effet, le secteur de l’artisanat dans la province est d’une grande importance. Il est un élément dans le développement local, un pilier du tissu économique et un des éléments les plus importants de l’économie sociale et solidaire.
    En plus de l’artisanat, la province avec sa géographie, son climat son écosystème montagnard a permis à la population de développer un savoir-faire traditionnel à base de plantes à usage médicinal et/ou aromatique. « Les plantes aromatiques et médicinales dans cette région sont étroitement liées au mode de vie de la population. Elles sont utilisées dans la préparation de divers plats et la conservation des aliments comme le thym, qu’on trouve dans chaque maison. Aussi, les plantes sont utilisées comme remèdes à des maladies ; aide à la digestion, antiseptique, cicatrisant, désinfectant… L’usage et l’utilité de ces plantes sont transmis d’une génération à une autre. Elles sont essentiellement exploitées sous forme de plantes séchées et pour la production mellifère. Le dosage et l’usage de ces plantes reflètent un savoir-faire et des pratiques des générations précédentes» souligne notre interviewé2.
    Pour promouvoir et valoriser ce savoir-faire, « les salons et les foires régionaux ou nationaux sont une occasion pour sensibiliser les jeunes ruraux aux opportunités d’investissement qu’offrent les produits du terroir de la province. Ces événements permettent aussi de valoriser le travail des artisans et le commercialiser auprès d’un grand public » note notre interviewé6.L’artisan, le savoir-faire, les pratiques culturelles de la population locale sont liés totalement ou partiellement au milieu naturel du territoire. Il faut une mise en valeur du potentiel régional dans le secteur des produits du terroir et le soutien des artisans pour promouvoir et commercialiser leurs produits.
    Le patrimoine culturel est un élément de la valorisation et la promotion d’un territoire. Il constitue une image de marque pour l’attractivité des territoires dans un contexte de compétitivité des villes et régions. Il contribue au développement local puisqu’il génère des revenus et de l’emploi. Le patrimoine est considéré comme une source pour le développement d’un territoire.

Quelle stratégie de communication pour la valorisation du patrimoine de la province ?

Selon Jean Davalon et Christian Carrier (2006), la communication autour du patrimoine se base sur trois approches complémentaires de perception. La première approche didactique, cette première étape consiste pour le médiateur à diffuser l’objet de la connaissance ; pour le visiteur, c’est la prise de « connaissance » de l’objet présenté. Pour l’approche esthétique, cette deuxième étape consiste pour le médiateur à présenter un esprit du lieu ; pour le visiteur, c’est la prise de « sens ». La troisième approche ludique ou interactive consiste à ce qu’il faut donné à faire pour les visiteurs (Watremez, 2010).
La valorisation du patrimoine à travers une médiatisation de ses éléments permet l’identification, l’exposition et la promotion de ce patrimoine. Or pour notre cas d’étude une absence de communication territoriale et publique qui vise à valoriser, promouvoir le patrimoine culturel et naturel de la province. « Nous avons un patrimoine oral qui risque de disparaitre au fil des années. Les acteurs publics, le tissu associatif doivent travailler ensemble pour identifier, promouvoir et médiatiser ce patrimoine. Le savoir-faire, les rituels festifs, l’art culinaire et médicinal, la musique, la danse… sont des éléments de notre patrimoine qui doivent être reconnue par la population locale et valoriser auprès de visiteurs/touristes » affirme notre interviewée5 14 Mina, 55 ans artisane.. Toutes les personnes interviewées ont conscience de l’urgence de la protection des patrimoines culturel et naturel de la province.
Une préservation et une protection de toutes les composantes du patrimoine garantira une valorisation et une promotion de ce patrimoine culturel. En outre, la sensibilisation sur le patrimoine naturel de province est primordiale via les outils de communication, livrets, réseaux sociaux numériques, communiqués, articles, pages web et réseaux sociaux numériques.

Conclusion

Aujourd’hui, le patrimoine est lié au développement local et durable d’une région. Il est même considéré comme un vecteur, une ressource pour le développement du territoire et de l’Homme. Il est devenu une nouvelle ressource pour le développement (Landel, Sénil, 2009, 2016).Ce patrimoine nécessite d’être identifié, valorisé et protégé. La valorisation englobe l’ensemble des opérations visant à tirer profit d’une ressource patrimoniale, soit par l’optimisation de son utilisation, soit par la production d’une ressource pécuniaire (Charrol, 2018).
L’étude que nous avons menée nous a permis de confirmer que le développement territorial de la région se base sur les ressources locales, patrimoine naturel et culturel. La mise en communication du patrimoine culturel et naturel de la province, à des fins de développement territorial, reste insuffisante.
La transmission traditionnelle du patrimoine culturel, danse, chant, savoir-faire, conte, rituel, de génération à une autre a permis de préserver un patrimoine grâce à la mémoire collective et individuelle de chaque tribu de la province. La promotion du patrimoine, tout comme sa sauvegarde et sa valorisation, représente un défi pour les acteurs publics, privés, le tissu associatif et la population locale. Ainsi, la politique et la stratégie, mises en œuvre pour la sauvegarde, la valorisation et la protection du patrimoine de la province, dépendent-elles en premier lieu des acteurs publics et de leur capacité à concilier les intérêts des divers groupes et individus qui interviennent dans ce domaine.

References   [ + ]

1. Le Maroc a mis en place une réforme de régionalisation en 2015.Cette réforme a été conçue comme un nouveau modèle de développement économique et social qui érige la Région comme cadre pertinent de déploiement des politiques territoriales.
2. www.marketing-territorial.org
3. www.communeTaza.com
4. www.ville-taza.com
5. La grotte de Friouato a été découverte en 1934, c’est une immense grotte à ciel ouvert dont l’ouverture fait 40 m de diamètre et la profondeur atteint 125 m.
6. Interviewé1 (Ali, 52ans, enseignant et actif dans le tissu associatif).
7. http://tribusdumaroc.free.fr/ghiata.php
8. Cette tribu est composée de 17 fractions dont AhlTaida, Beni Abd el Hamid, Beni Jelidassen, Ait Ighezrane, Beni Zeggoute, Tahala, Beni Bou Zart, Zerarda et AhlTelt.
9. Les Beni Frassen est une fraction de la tribu des Tsoul, elle est une tribu arabophone du Maroc d’origine zénète
10. L’Haït est un style de chant, musique et danse particulier, mais témoignant de sa marocanité profonde on sent un rapprochement avec d’autres styles tels que le Jebli du Nord, le Alaoui et Reggada de l’Oriental, l’Ahaïdous de l’Atlas. Mais à la différence d’Ahaïdouss et Ahwach, le style Hayt est uni-genre, sans mélanges, mais il est chanté par les deux genres, séparément. Les troupes hommes et les troupes femmes ne se mêlent jamais.
11. Interviewé4 : Ahmed 62 ans membre de l’association Adran.
12. Interviewée2 : Fatima 67 ans femme artisane.
13. Mohamed 55 ans, enseignant et membre associatif.
14. Mina, 55 ans artisane.


Références bibliographiques

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Pour citer cette article

, et , "Communication de patrimonialisation pour le marketing territorial : cas des patrimoines naturel et culturel de la région de Taza", RIMEC [en ligne], 04 | 2020 Communication publique et marketing territorial au Maghreb, mis en ligne le 24 février 2021, consulté le 24 August 2026. URL: http://revue-rimec.org/communication-de-patrimonialisation-pour-le-marketing-territorial-cas-des-patrimoines-naturel-et-culturel-de-la-region-de-taza/