Table des matières
Introduction
En 2020, lors de la crise liée à la Covid-19, le secteur touristique mondial a connu la plus grande révolution de son histoire (Faouzi, 2023). Du jour au lendemain, les destinations touristiques surfréquentées se sont retrouvées sans aucun touriste (Gravari-Barbas, 2022). La crise du Covid-19 a clairement montré à quel point les crises sanitaires pouvaient fragiliser l’industrie touristique (Evanno et Vincent, 2021). Les « effets de la crise sanitaire liée à la Covid-19 est sans précédent. En fait, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a qualifié 2020 de pire année de l’histoire du tourisme » (Faouzi, 2023, para. 1). D’après son baromètre sur le tourisme mondial, « les dernières données montrent une chute de 74 % des arrivées internationales en 2020, avec un milliard d’arrivées internationales en moins par rapport à l’année précédente, en raison d’un effondrement sans précédent de la demande, des restrictions généralisées concernant les voyages, et de la fermeture totale des frontières » (Faouzi, 2023, para. 1). Cela s’est traduit par une perte de 67 millions d’arrivées de touristes internationaux et d’environ 80 milliards de dollars de recettes (OMT, 2021 ; Benítez-Aurioles, 2021). À la « sortie du confinement, les réflexions et les plans se dessinent quant au tourisme de l’après-coronavirus » (Faouzi, 2023, para. 1).
Ce travail a été développé à partir de l’idée selon laquelle « la crise sanitaire est une opportunité pour repenser le développement de l’activité touristique » (Faouzi, 2023, para. 2) et comme un bouton de réinitialisation afin que le tourisme puisse « revenir d’une manière différente » (Benítez-Aurioles, 2021), et aussi à partir de la définition de Zurab Pololikashvili, secrétaire général de l’Organisation mondiale du Tourisme (OMT), qui indique que cette crise représente une « occasion de repenser ce que devrait être le secteur du tourisme » (Pololikashvili, 2020).
Les restrictions de voyage et des fermetures massives des frontières, à partir de mars 2020, pour contrer la propagation de la pandémie de Covid-19. Cela a engendré une prise de conscience quant à la vulnérabilité du tourisme face aux pandémies et quant à l’importance du tourisme alternatif. De leur côté, les experts de l’OMT estiment que la crise constitue une « opportunité pour prendre des mesures et élaborer des stratégies et des plans d’action en faveur d’un tourisme plus durable et plus résilient comme alternative au tourisme balnéaire de masse » (Faouzi, 2023, para. 3).
La majorité des observateurs et chercheurs pensaient que l’après-Covid verrait triompher de nouvelles formes de tourisme. Qu’en est-il ? La crise sanitaire a-t-elle déboucher sur un changement structurel dans les formes et les pratiques du tourisme ? (Delaplace, 2021), Est-elle une opportunité pour se poser la question du tourisme avec une nouvelle approche ? (Gravari-Barbas, 2022).
Le tourisme tunisien : prédominance d’un tourisme balnéaire de masse
Depuis la fin des années 1950, l’État tunisien s’est engagé, comme le principal entrepreneur et gestionnaire des premiers projets touristiques et ceci via sa Société Hôtelière du Tourisme Tunisien (SHTT). Au début des années 1970, pour répondre à la forte demande européenne en termes des lits touristiques, l’État tunisien a adopté le principe de zonage qui est un concept du tourisme fordiste (Sacareau, 2007). Pour ce faire, l’Etat a créé plusieurs institutions touristiques qui seront chargées d’aménager les zones touristiques : l’Office National du Tourisme Tunisien (l’ONTT), l’Agence Foncière Touristique (l’AFT). Avec le financement de la Banque mondiale, la Tunisie a créé 7 zones touristiques littorales : Tunis-Nord, Tunis-Sud, Hammamet-Nabeul, Sousse-Nord, Skanes Monastir, Djerba, Zarzis (Miossec, 1996 cité par Hellal, 2021).

Depuis les années 1970, « l’exploitation du soleil et des rivages […] a engendré un développement spectaculaire de l’hôtellerie balnéaire de masse » (Hellal, 2021, para. 2).
Le tourisme tunisien : entre croissance et crises conjoncturelles
Dans son développement, le secteur touristique en Tunisie a connu une évolution en dents de scie. Après les années 70, 80 et 90, caractérisée par une prospérité et une croissance très positive, nous assistons à une vraie crise touristique et ceci suite à « révolution du Jasmin » de 2011 qui a été précédée par les attaques du 11 septembre 2001 et l’attentat de Djerba en 2002 (Hellal, 2012). Mais le chaos du tourisme tunisien surviendra juste après les deux attentats du Bardo et de Sousse en 2015 (Hellal, 2021, para. 26) (graphique n° 1).

- L’émergence et la croissance du secteur : une volonté de l’Etat depuis l’indépendance
Depuis son indépendance, l’État tunisien à travers la Société hôtelière touristique tunisienne (SHTT), a été chargé de construire les premières infrastructures hôtelières sur le sol national dans des zones identifiées dans le premier plan de développement économique décennal (1962-1971). Ces zones se localisent à Tunis, Hammamet-Nabeul, Sousse-Monastir et Zarzis-Djerba. En 1958, l’Office National du Tourisme et du Thermalisme (ONTT), actuellement connu sous le nom de l’Office National du Tourisme Tunisien, responsable de la tutelle du secteur touristique, a vu le jour. Dans les années 1960, près de 15 millions de dinars ont été investis par l’État, 35 000 lits ont été construits, le nombre de touristes internationaux a été multiplié par huit ; passant de 50 000 à 400 000 (Souissi, 2008). Cet effort initial des autorités a été soutenu par le secteur privé surtout les tour-opérateurs (TO) européens qui ont promu avec dynamisme cette destination naissante. Actuellement le tourisme contribue à la création de la valeur, qui a atteint 5.576 MTND en 2019, soit 4,9 % du PIB (ONTT, 2020). Sur la période 2010-2019, le secteur a progressé avec un rythme annuel moyen de 6,4 %. Cette croissance spectaculaire du secteur s’est vue freiné suite à plusieurs crises.
- L’ère de la dépression : des crises à répétition
À partir des années 2000, plusieurs éléments, à l’échelle nationale et internationale, ont entravé ce secteur très sensible : la seconde « Intifada » palestinienne à partir de septembre 2000, les attentats du 11 septembre 2001 ; l’invasion de l’Irak en 2003, l’attentat de Djerba en 2002, etc. À ces différentes crises s’ajoutent la mauvaise gouvernance aggravée par le népotisme pratiqué par l’ancien régime du président Ben Ali, durant les années 90-2000 et aussi la forte concurrence d’autres pays du bassin méditerranéen qui proposent le même produit (mer, plage, soleil, etc.) surtout la Turquie et le Maroc. La révolution de 2011 (printemps arabe) a encore aggravé la situation en créant un nouveau climat d’insécurité dans la région. Tout cela a fait que les TO se sont orientés vers d’autres destinations. Ces mêmes TO ont recommandé à l’Etat tunisien la conception des stations de tourisme intégré (Djerba-Zarzis, Yasmine-Hammamet, etc.) pour répondre à une forte demande européenne, alors que depuis les années 1990, la demande touristique internationale s’oriente vers l’écotourisme et le tourisme responsable, et tend à se diversifier pour afficher de nouvelles exigences écologiques et culturelles qui ont été renforcées lors de la crise sanitaire liée au Covid-19 qui a vu fleurir des oppositions au tourisme de masse et l’émergence d’un discours en faveur du tourisme durable (Delaplace, 2021).
Le tourisme a été l’une des industries les plus touchées par la pandémie de la Covid-19, entraînant dans cette crise toutes les activités caractéristiques et connexes : hôtellerie, restauration, culture, transports, croisières, loisirs, etc. (Clergeau, 2021). En Tunisie, les conséquences économiques de la crise ont été énormes ; les frontières aériennes, terrestres et maritimes ont été fermées, impactant plusieurs secteurs de l’économie. Les surtout le tourisme et les transports, véritables poumons de l’économie nationale. D’après le ministre du Tourisme tunisien, en 2020, les arrivées touristiques ont chuté de -78 % engendrant une baisse spectaculaire des recettes touristiques de -64 %. En fait, la crise sanitaire a marqué le retour en force à la nature et à l’authenticité à travers les pratiques touristiques « d’arrière-pays ». Cette « nouvelle tendance a entrainé un redéploiement spatial du tourisme au profit de l’arrière-pays des zones touristiques et des grandes villes littorales » (Hellal, 2021, para. 2). C’est dans ce contexte que le tourisme durable commence à être vu comme une alternative au tourisme balnéaire de masse.
Après la crise sanitaire liée au coronavirus, des « remises en question du paradigme touristique fleurissaient de toutes parts ces dernières années » (Martin and Ricci, 2020, para. 9). En Tunisie, cette crise a mis en avant les faiblesses de son modèle touristique. La question qui se pose est la suivante : après cette pause forcée, la Tunisie doit-elle continuer à adopter le même modèle touristique qui est fortement dépendant de la clientèle étrangère ? (Faouzi, 2023).
Dans le cadre du débat actuel sur la configuration du secteur du tourisme, une question se pose : le tourisme balnéaire est-il une économie sûre pour continuer de miser sur elle ? Afin de comprendre l’objet de l’étude, la question est la suivante : le tourisme durable est-il devenu un choix stratégique ? Pour y répondre nous avons opté pour une approche hypothético-déductive.
Le présent travail souhaite, avant tout, nourrir la réflexion sur l’hypothèse de l’éclosion d’un nouveau tourisme post-Covid-19 et sur le rôle du tourisme durable comme un créneau stratégique pour la survie du tourisme (Faouzi, 2023).
Méthodologie
Ce travail est le produit d’une recherche à la fois descriptive et expérimentale, pour laquelle nous avons appliqué la technique de l’analyse documentaire, qui consistait en des articles, des recherches publiées et des rapports conformes à la réalité de l’étude, et quelques dépouillements de documents, de rapports officiels et d’extraits de la presse tunisienne. Nous avons passé en revue diverses études de recherche publiées au niveau international, national et local, montrant comment la pandémie de Covid-19-coronavirus a affecté le secteur touristique (Faouzi, 2023). D’autres méthodes ont été utilisées : données officielles, études réalisées et entretiens avec les professionnels du secteur touristique. Pour mieux appréhender l’importance de l’écotourisme, nous avons jugé intéressant d’effectuer des enquêtes auprès des touristes. Ainsi, un questionnaire a été soumis à un échantillon composé de 108 personnes. L’administration du questionnaire par Internet a eu lieu au mois de novembre 2023. Le questionnaire comprenait des questions permettant d’identifier les éléments de l’expérience touristique susceptibles de contribuer à la satisfaction globale, les perceptions et attentes des touristes en matière du tourisme.
Il est important de rappeler que pour des raisons à la fois de difficultés pour réaliser des enquêtes en face à face ou même joindre des répondants par téléphone, les enquêtes par questionnaire diffusé en ligne se sont multipliées au cours des dernières années. Les outils pour le faire se sont également multipliés, et ils sont désormais extrêmement faciles d’accès : il est facile d’élaborer puis de diffuser un questionnaire à l’aide de plateformes grand public. Ce mode de diffusion des enquêtes et de collecte des données présente de nombreux avantages, mais aussi un certain nombre d’inconvénients, au premier rang desquels des risques accrus de « biais d’échantillonnage » (Frippiat et Marquis, 2010).
Étant données les difficultés de réaliser une enquête par questionnaire traditionnelle, nous avons choisi de diffuser le questionnaire en ligne. Plusieurs modes de diffusion de l’invitation à remplir le questionnaire ont été mis en œuvre parmi lesquels l’appui sur les différents réseaux personnels des collègues ainsi que des professionnels du secteur touristique pour obtenir, par effet de « boule de neige », la constitution de notre échantillon. Aussi, le lien vers le questionnaire a été envoyé par courriel et diffusé sur des pages personnelles (facebook) des touristes ayant visité la Tunisie. Quantitativement, ce mode de diffusion n’est pas très efficace : nous avons obtenu peu de réponses ; moins de 25 % du nombre total de touristes que nous nous sommes fixés en l’occurrence 460 répondants. La taille de l’échantillon ainsi obtenu est donc peu élevée, elle comporte 108 personnes. Toutefois, si les modalités de diffusion en ligne de l’enquête n’ont pas permis de recueillir un très grand nombre de réponses, les données récoltées ont permis de produire des analyses significatives permettant ainsi d’obtenir des résultats exploitables.
Résultats
Les résultats présentés et commentés dans cet article sont issus des enquêtes par questionnaire en ligne. Le questionnaire porte sur la contribution de plusieurs éléments à la satisfaction et l’insatisfaction des touristes à travers le cas de la destination balnéaire Djerba et l’autre saharienne en l’occurrence Tozeur. Parmi les 108 personnes ayant répondu à notre enquête, 55,5 % sont des hommes et 44,5 % des femmes (tab. n° 1).

Pour identifier les éléments de l’expérience touristique susceptibles de participer à la satisfaction globale, nous avons jugé important de mener une étude qualitative auprès des touristes. Ces éléments, « fortement présents à l’esprit du touriste au moment de son choix de voyage et après son séjour permettent aux destinations de se différencier » (Camelis et al., 2015, para. 13). Après avoir effectué le traitement des données avec R (logiciel de statistique), il ressort qu’une plus grande instabilité concernant la contribution des éléments à la satisfaction qui varie entre l’oasis de Tozeur et la station balnéaire de Djerba (fig. n° 2, tab. n° 2 et 3).


Parmi les 7 éléments jouant le plus sur la satisfaction seuls 1 (soleil) est commun aux deux destinations. Les facteurs relatifs au facteur humain (traditions et folklore et culture locale), l’authenticité, patrimoine culturel et historique ainsi que les atouts naturels (paysages naturels) sont des incontournables qui détériorent fortement le degré de satisfaction s’ils font défaut. C’est ce qui ressort des résultats de notre analyse surtout pour la station Balnéaire de Djerba où tous ces éléments sont évalués négativement contrairement à Tozeur où le taux de satisfaction est très élevé et ces éléments sont évalués positivement. Cela montre que sur ces points, les attentes des clients touristes sont bien nettes et précises. Il est donc évident, que ces éléments doivent faire l’objet d’une attention particulière. Tout manquement est sanctionné par la clientèle touristique (Camelis et al., 2015). Ces résultats permettent de confirmer l’importance du patrimoine culturel et naturel, de l’authenticité, etc., et mettent en évidence le rôle important de ces attributs qui demeurent essentiels à l’évaluation de l’expérience touristique.
La quête de l’authenticité et de la durabilité, selon plusieurs recherches, est devenue l’un des premiers motifs de déplacement chez les touristes. Cette prise de conscience de l’importance du tourisme durable s’illustre bien dans les réponses au questionnaire en ligne. Il porte sur la perception et les attentes des touristes en matière de tourisme. En leur demandant de citer les termes qui leur viennent à l’esprit à propos de la destination Tunisie. Le dépouillement du questionnaire a été effectué au moyen du logiciel R à partir de l’outil de Text Mining. Le vocabulaire que nous avons construit comporte les termes les plus cités par les touristes. La principale dimension qui émerge de cette enquête est que les attributs liés au patrimoine oasien, architectural, saharien, culturel et historique la destination viennent au premier rang et sont les plus évoqués. Par contre le balnéaire arrive au dernier rang et le moins cité (fig. 3).

Nos résultats ne sont pas en contradiction avec la tendance observée de l’engouement pour un tourisme orienté vers l’écotourisme. Ils sont d’ailleurs analogues à des recherches précédentes qui mettent en évidence le poids du patrimoine naturel et culturel, de l’authenticité et du contact avec des locaux et de leur culture, dans les choix relatifs aux vacances et dans l’expérience touristique, à la fois comme source de motivation de voyage et comme source de satisfaction post-consommation (une fois l’expérience vécue) (Crompton, 1981 ; Dunn Ross et Iso-Ahola, 1991 ; Choo et Petrick, 2014 ; Camelis et al., 2015). En effet, pour plusieurs auteurs, la dimension culturelle et naturelle constitue la raison ultime du voyage (Hottola, 2014).
La durabilité, levier d’attractivité des territoires touristiques
Il ressort de ce qui précède que, plusieurs éléments stratégiques sont incontournables pour le développement et le marketing des territoires touristiques dans la mesure où ils sont « parties prenantes » de la destination tels que les paysages, l’authenticité et au minimum de l’« authentique perçu » par le touriste (Camelis et al., 2015). Ces éléments contribuent fortement à l’insatisfaction des touristes s’ils sont évalués négativement par les touristes. Il « s’agit en effet d’attributs à l’origine du choix de certaines destinations et donc de déterminants majeurs de l’attractivité des territoires, sur lesquels les managers des destinations basent leurs campagnes promotionnelles augmentant ainsi les attentes des touristes » (Camelis et al., 2015, para. 41). Une mauvaise performance sur de tels attributs influence fortement l’évaluation de la destination ; le touriste s’attend à être ébloui (Camelis et al., 2015). L’Etat a ainsi intérêt à mieux structurer l’offre touristique territoriale, il doit aussi opérer une meilleure segmentation de la clientèle afin de faciliter la compatibilité des individus (Camelis et al., 2015). Pour ce faire, il doit réinventer son tourisme et l’amener vers la durabilité.
- La durabilité, une valeur fondamentale du tourisme de demain
De plus en plus de destinations adoptent la croissance durable du tourisme comme une valeur centrale (Gravari-Barbas, 2022, para. 2). Conceptuellement, « on associe le tourisme fordiste au modèle top-down ; approche descendante selon laquelle l’industrie touristique impose une offre standardisée « aux touristes en général », tandis que le tourisme durable répond à un modèle bottom-up, une approche ascendante depuis laquelle le touriste impose sa demande » (Boukherouk et Couret, 2023, para. 4). Le nouveau voyageur est « un touriste « aguerri » par des années de tourisme conventionnel, et un citoyen émancipé grâce aux opportunités de connaissance, choix, évaluation et flexibilité, que lui confèrent les « nouvelles » technologies. Familiarisé avec les arcanes du tourisme, défiant les clichés et les succédanés culturels vendus au cours des dernières décennies […] Ce nouveau voyageur contraint le modèle fordiste à reconsidérer sa structure top-down » (Boukherouk et Couret, 2023, para. 51). En fait, le modèle touristique classique (fordiste) est en train d’évoluer vers des modèles d’organisation touristique marqués par l’ascension des produits plus humanisés en s’appuyant sur la proximité relationnelle et l’interaction avec la population locale (Cuvelier, 1998, p. 200 cité par Dhaher, 2017).
A vrai dire, les critères de durabilité sont de plus en plus pris en compte dans le choix de la destination de tourisme (Dhaher, 2017). En effet, suite à la crise du Covid-19, un large processus d’adhésion mondiale s’est développé au profit des régions rurales d’arrière-pays, de l’agrotourisme et d’un retour au terroir. Parmi les nombreuses destinations touristiques, à travers le monde, qui ont choisi de parier sur le tourisme durable afin de créer une chaîne de valeur pour leurs territoires, nous avons décidé de nous centrer sur la Tunisie et ceci à travers le cas de Tozeur et Djerba.
Mutation vers un tourisme durable
Plusieurs acteurs publics et privés ont profité de la crise sanitaire liée au Covid pour penser de façon critique le renouveau du tourisme et son avenir et aussi imaginer de nouveaux paradigmes touristiques qui rompent avec le tourisme balnéaire de masse (Gravari-Barbas, 2022). Lors de la crise sanitaire liée au Covid-19, l’authenticité et la durabilité se sont manifestées comme un facteur essentiel du nouveau paradigme (Boukherouk et Couret, 2023). En effet, durant la crise de la Covid-19, la destination Tunisie, consciente de l’impossibilité d’accueillir le tourisme conventionnel, a trouvé dans le tourisme saharien l’un des points forts de l’offre touristique du pays en tentant de s’émanciper du balnéaire qui a été le plus impacté par la crise sanitaire à l’instar de la station balnéaire Djerba (graphiques n° 1 et 2) qui fonctionne comme un pôle régional qui structure l’offre touristique dans son arrière-pays oasien et saharien surtout les oasis de Tozeur.
En Tunisie, « le modèle d’offre touristique monotype, principalement balnéaire, ne s’adapte plus à la demande des touristes européens avides des territoires touristiques porteurs d’identité et adaptés aux principes de développement durable » (Hellal, 2021, para. 22). La Covid-19 a contraint les différents acteurs du secteur touristique, à faire preuve de réactivité, pour affronter des situations extrêmes. En fait, avec la crise du Covid-19, la prise de conscience s’est opérée et renforcée au sujet de la nécessité de pratiquer un tourisme plus durable et de diversifier son produit touristique surtout que la Tunisie détient 76 sites potentiels d’écotourisme, 30 000 sites et vestiges archéologiques et de 15 parcs nationaux (Hellal, 2021).
La crise sanitaire représente une occasion pour développer et promouvoir l’écotourisme qui est en effet, un tourisme responsable, ayant un faible impact sur l’environnement, et qui procure des avantages aux populations locales. Il traduit de nouveaux modes d’exploitation et de mise en valeur du patrimoine naturel et humain dans une dynamique de développement durable.


Depuis le début des années 2000, le produit balnéaire de masse, connaît un déclin régulier. Face à l’essoufflement de ce type de tourisme, le gouvernement doit faire de la « destination Tunisie » une plateforme de services adaptée aux autres types du tourisme, notamment le « tourisme patrimonial » et « l’écotourisme » surtout que le sud tunisien dispose d’un capital naturel riche et diversifié, composé du désert, des sites archéologiques et des oasis ; une région stratégiquement importante pour un tourisme culturel car elle permet le passage d’un tourisme monotype se basant sur le balnéaire au tourisme saharien.
L’écotourisme au Sahara : quand le patrimoine devient un véritable atout d’écotourisme
Dans le cadre de la stratégie de diversification et de commercialisation des produits touristiques, les pouvoirs publics, dans les années 1990, ont procédé au lancement du processus de développement touristique au Sahara Tunisien en consacrant une stratégie avant-gardiste au tourisme patrimonial et saharien et en adoptant une politique touristique axée sur durabilité et la valorisation des aménités culturelles et naturelles locales (Dhaher, 2017).
- Le patrimoine saharien en Tunisie, un enjeu majeur de l’attractivité touristique
L’adoption d’une stratégie axée sur le développement du tourisme saharien est le fruit d’une réflexion sur le devenir du tourisme tunisien dans un environnement compétitif (Ezzedine, 2000), et traduit aussi la volonté du de l’État de faire des territoires sahariens de nouveaux pôles d’attraction touristique à l’instar des médinas et des oasis de Tozeur et Nefta qui témoignent du nouveau potentiel que représente le patrimoine saharien pour le l’attractivité touristique (Magalie et Houda, 2004 ; Dhaher, 2017) (figures 4, 5, 6, 7 et 8).


Certes, dans le contexte actuel marqué par une forte concurrence touristique, le patrimoine culturel saharien se transforme en un enjeu de l’attractivité touristique. Avec la crise sanitaire liée au Covid-19 qui a fait ressortir les faiblesses du modèle touristique balnéaire de masse, et poussé par une forte demande vers une consommation plus « authentique », les acteurs du tourisme se sont vus obligés de s’orienter vers le tourisme saharien. Cependant, bien que nous assistons à l’apparition de nouvelles pratiques basées sur la valorisation patrimoniale des ressources sahariennes et oasiennes, ce regain d’intérêt pour le patrimoine saharien reste encore timide et hésitant en Tunisie (Dhaher, 2017).
Avec la crise sanitaire liée au Covid-19, la notion de tourisme saharien prend une nouvelle signification ; ce tourisme est mobilisé pour développer et diversifier l’offre touristique particulièrement suite à l’essoufflement du tourisme balnéaire. Toutefois, les politiques touristiques sont jusqu’à maintenant centralisées, et le rôle des acteurs territoriaux locaux reste minime. Ceci a paralysé le développement du tourisme dans ces territoires sahariens. Les rares actions de valorisation par le tourisme du patrimoine culturel saharien illustrent cette évolution encore embryonnaire (Dhaher, 2017). De manière générale, chez « les professionnels, les idées restent focalisées sur le tourisme international même si on relève une volonté de changement de paradigme vers l’écotourisme » (Faouzi, 2023, para. 5). En fait, pendant longtemps, les critères économiques étaient les seuls indicateurs utilisés pour jauger la réussite du secteur touristique. Les critères culturels, sociaux ou environnementaux étaient totalement absents de l’équation (Gravari-Barbas, 2022). Ceci explique que « Malgré ses richesses patrimoniales et paysagères, la Tunisie est toujours perçue comme étant une destination purement balnéaire » (Hellal, 2021, para. 21). Le changement de l’image stéréotypée sur la Tunisie comme une « destination balnéaire » nécessite de l’audace collective et de l’engagement des acteurs (Hellal, 20121, para. 63) et surtout la promotion de la bonne gouvernance ; en Tunisie, la gouvernance reste le talent d’Achille des acteurs.
La réinvention du tourisme après la Covid-19 implique plusieurs niveaux d’intervention, engageant en plus de l’État et les décideurs, le milieu d’affaires et les acteurs locaux (Gravari-Barbas, 2022). L’approche Top-down, qui reflète une conception traditionnelle du pouvoir et où les décisions sont prises d’en haut ne sont plus adaptées à des territoires hétérogènes dont les spécificités et les ressources locales sont prononcées, propres et uniques. Nombreuses « études […] mettent l’accent sur l’émergence de modèles de développement marqués par les approches ascendantes où les réseaux de relations à l’échelle locale sont une nécessité pour co-créer et innover » (Boukherouk et Couret, 2023, para. 49).
Discussion et Conclusion
En Tunisie, la crise sanitaire liée au Covid-19 a accéléré une tendance qui avait déjà commencé depuis des années, à savoir le changement de paradigme touristique et présente une occasion pour remettre en question toutes les politiques touristiques adoptées dans le passé (Hellal, 2021). Durant toute l’histoire du tourisme tunisien moderne une succession de crises qui se sont traduites toujours par des baisses plus ou moins importantes. Ces crises étant toutes liées au fait que le modèle touristique tunisien est fortement dépendant d’une clientèle étrangère. La stratégie élaborée pour faire face à ces différentes crises surtout la crise sanitaire liée au Covid-19 va se traduire par plusieurs formes de résilience qui ambitionnent de minimiser les impacts (Dauphiné et Provitolo, 2007) et visent à aller au-delà de l’adaptation au choc, pour « développer de nouveaux chemins de croissance » (Boschama, 2015, para. 4).
Certes, les impacts de la crise sanitaire n’ont pas laissé indifférents les divers responsables et acteurs du secteur touristique. Pour ces derniers, la Covid-19 est une « chance » de réinventer et de repenser toute la philosophie du secteur du tourisme. Ainsi, dans notre cas d’étude, le tourisme durable est perçu comme le nouveau paradigme permettant d’assurer la survie du secteur touristique. Malheureusement, le Sahara a toujours été considérée comme un produit complémentaire, un lieu de passage et non une entité à part entière. Mais comme nous l’avons vu précédemment, l’écotourisme en Tunisie persiste à être perçu comme incompatible avec l’idéologie capitaliste et le profit (Martin and Ricci, 2020 ; Faouzi, 2023). Le tourisme saharien, par exemple, demeure encore le parent pauvre des activités touristiques. Le secteur touristique en Tunisie est victime d’un antagonisme systémique. En effet, il existe une contradiction entre les logiques économiques inhérentes au capitalisme et la logique de durabilité ; elles sont antagoniques. Si le développement durable place les êtres humains sont au centre des préoccupations, le capitalisme se fonde sur la recherche du profit et la valorisation des capitaux. Aussi, le rapport au temps n’est pas pareil. Le capitalisme avantage le court terme alors que le développement durable privilégie le long terme (Zuindeau, 2006). Une question se pose : des possibilités de conciliation de ces deux logiques aux enjeux contradictoires, à savoir la durabilité et la logique économique capitaliste, sont-elles envisageables ? Une chose est sûre, en Tunisie, la manne touristique est confisquée par une poignée de promoteurs hôteliers associés dans une confédération qui s’apparente à un lobby d’intérêt qui oriente les politiques touristiques (Hellal, 2021) et pour qui le tourisme durable est contradictoire avec le profit.
Si le tourisme tunisien doit se transformer, il faut penser à développer le tourisme alternatif sur tout le territoire. Encore faut-il savoir comment élaborer des programmes spécifiques répondant aux besoins de ces nouveaux touristes qui ont des habitudes particulières à prendre en considération. Le tourisme durable est un segment du secteur qui mérite d’être développé, promu et renforcé. Le désert, que souhaitent promouvoir les autorités, reste surtout un point de passage, le lieu d’une excursion de deux ou trois jours seulement et le taux d’occupation rarement où il atteint 40 % à Tozeur, dans le Sud. « Ce qu’il faut, c’est une bonne politique de promotion et de marketing », estime-t-on dans les milieux officiels tunisiens qui regrettent que les tour-opérateurs ne soient pas assez allants pour « vendre » la destination Tunisie.
Ce segment, étant considéré comme une activité touristique de moindre importance, se caractérise par l’absence d’un cadre réglementaire spécifique ce qui génère d’énormes difficultés pour les initiateurs des projets écotouristiques. D’autres contraintes majeures ont été relevées, telles que l’absence de concertation et de coordination entre les différents acteurs, opérateurs et administrations intervenant dans le secteur de l’écotourisme, la non reconnaissance de certaines professions liées à ce segment touristique, privation des avantages en matière de fiscalité et de subventions octroyés aux autres activités touristiques, difficultés de financement, etc.
Tout le long de ce travail, à travers le cas du sud tunisien, nous avons essayé de démontré qu’aujourd’hui le développement d’un tourisme de masse basé sur l’unique offre internationale montre de plus en plus ses limites. Vu son poids dans l’économie nationale, le tourisme tunisien est forcé d’évoluer vers plus de durabilité. En ce sens, l’exemple de la station balnéaire de Djerba-Zarzis est l’illustration parfaite des conséquences des politiques guidées uniquement par les intérêts des promoteurs privés dont les résultats sont en contradiction avec les enjeux initiaux de développement durable. Avec le retour de l’acteur touriste qui occupe une place importante dans le système d’action touristique et oriente par ricochet les stratégies et politiques touristiques, l’ingénierie touristique se voit désormais obligée d’intégrer d’autres facteurs, jusque-là évincés des logiques de l’économie capitaliste tels que l’authenticité, le patrimonial et la durabilité (Boukherouk et Couret, 2023). La nouvelle stratégie touristique ne peut être durable que si elle est la conséquence d’un processus de construction de sens, au sein duquel toutes les parties prenantes ont leur mot à dire (Faouzi et Ait Nacer, 2022).
Cependant, il convient de rappeler que la façon dont l’étude a été menée lui confère un caractère exploratoire. Une analyse très approfondie doit être menée pour s’assurer de la robustesse des résultats.
Références bibliographiques
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